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Première analyse de « Viandards » in Caledonia blues de C. Jacques

Première analyse de « Viandards » in Caledonia blues de C. Jacques
Nicole Isch a sélectionné une nouvelle de Caledonia blues, de Claudine Jacques; voici ce qu’elle en dit dans une fiche pédagogique.

Vous trouverez la  fiche complète dans son ouvrage Littératures calédoniennes Tome 3, disponible à la  librairie Calédolivres et auprès de l’association.Titre : Viandards, in Caledonia blues, 2019

Auteur : Claudine Jacques

Editeur : Vents des îles

Genre :  nouvelle du terroir

Public : collège cycle 4,  lycée, université

Disciplines : français, histoire

Thèmes et mots-clés :

 cultures et élevage ; stockmen ; brousse ; voleurs ; bétail, kanak, caldoche, communautés

 le roman (la nouvelle) et ses personnages ; visions de l’homme et du monde ; le documentaire 

 la satire et le drame

vivre en société, participer à la société ; individu et société : confrontations de valeurs ; mutation

Objectifs : travailler la nouvelle dans sa diversité, découvrir la satire sociale, reconnaître un récit de brousse, percevoir l’intensité dramatique, interpréter les représentations

 

Introduction

Comment comprendre un univers à l’envers et les dysfonctionnements de la société ? Tel est le propos de la nouvelle de Claudine Jacques, « Viandards », extrait de son dernier roman Caledonia blues. L’année du referendum est l’occasion pour l’écrivaine de se pencher sur le microcosme de la brousse, sur une station d’élevage qui subit de nombreuses pertes (sécheresse, cyclones, voleurs). Cette fresque sociale met en relief les difficultés d’éleveurs vieillissants soucieux de préserver un patrimoine acquis de haute lutte par leurs grands-parents. Vols et massacres d’animaux se multiplient sur les stations d’élevage. Les questions du vivre ensemble et du destin commun sont revisitées ; les voleurs et les victimes ne sont pas ceux que l’on attend. Ainsi C. Jacques s’empare des représentations et redistribue les cartes, en témoin d’une époque qui évolue à grandes enjambées.

En associant le drame et la satire, l’écrivaine entend montrer les relations complexes entre communautés, caldoches, kanak et consommateurs.

Connotations du titre

Le titre de la nouvelle, Viandards est nettement péjoratif et évoque de la basse boucherie ; il fait appel à des visions de carnage et de hors-la loi prêts à tout pour se procurer de la viande ; c’est un titre qui montre l’homme dans ce qu’il a de vil, de lâche et de féroce. Il s’insère dans le roman Caledonia blues et rend compte d’une époque révolue où les relations étaient plus simples et empreintes de respect. Le blues et la nostalgie s’expriment ici avec acuité.

Atmosphère délétère, en harmonie avec les événements :

Les champs lexicaux de l’orage, de la sécheresse, de la mort créent un registre tragique. Mais la dérision et la satire s’ajoutent à la gravité de la situation. « De lourds nuages violaçaient un ciel bas et tamisaient le jour, sur la chaîne il pleuvait, tout un pan de la montagne avait disparu. Irma frémit, lasse de cette attente ordinaire qui jour après jour s’exaspérait. Un grondement traversa l’air. L’orage ! Il lui semblait qu’elle était devenue aussi sèche et gercée que la terre alentours, effritée comme elle, ravinée, et qu’une averse la sauverait enfin, comme elle sauverait les buveuses d’eau de l’allée. De larges gouttes d’eau s’affalèrent sur la toiture et sur les dalles de la cour, s’évaporant instantanément. »

L’espérance forcenée tiraille les nerfs des protagonistes. Aux lâches carnages de nuit contre leur bétail s’ajoute la terrible perspective d’un cyclone. Parallèlement le leitmotiv de la mort alterne avec celui du dépouillement : tuer, découper, assommer, tamioc ; voleurs, dépouiller…

Rapports de force dans le couple et la société

Les personnages sont sous tension : Matt le stockman, est prêt à s’en prendre à sa femme s’il est contrarié, inquiet de savoir quel drames (bêtes volées, ruées, mutilée, panne, accident) l’attendent au matin. Les rapports de force dans le couple sont machistes ; dans le dialogue initial entre Matt et Irma, intentionnellement présentée au début avec un simple pronom, « elle » -comme pour indiquer son insignifiance- il est pressuré et hors de lui, elle est silencieuse et soumise, de crainte d’exciter la colère de son homme par des propos maladroits.

Elle murmure, il fulmine et devient agressif : « Tu t’en fous ? » et menaçant, il est prêt à en découdre à son tour.

« – Une vache abattue près de l’éolienne, hurla-t-il, ils n’ont laissé que la tête.

Cinq bêtes depuis le début de l’année, murmura-t-elle alors que Matt fulminait.

– Dix mètres de barrière arrachés, ils se servent d’une voiture ou d’un pick-up pour déterrer les pieux et tirer le barbelé, les batards, si je tombe dessus, ils vont passer un sale quart d’heure. »

Loi du talion, vendetta à la corse, surenchère et vengeance dominent la nouvelle : « Elle connaissait son souffle, sa respiration, l’instant fugace où il cessait de dormir et se levait comme une furie. Combien de fois l’avait-elle retenu alors qu’il saisissait son fusil.

–  Faut pas venir me chercher chez moi ! hurlait-il. Laisse-moi leur mettre une balle !

– Non, je t’en supplie, je ne veux pas que tu ailles en prison. Que ferais-je sans toi, seule ici ?

Il combattait un instant puis la voyant pâle et déterminée reposait l’arme et sortait, allumait le projecteur, lâchait les chiens qui partaient en trombe. Ils aboyaient de loin en loin puis revenaient. »

 Dans cette fresque sociale condensée C. Jacques rend compte de la dure vie du broussard, au parler âpre, au labeur soutenu, conscient de son droit et de sa légitimité. L’intensité dramatique est forte, tant dans l’innocence du bétail que dans le désespoir des éleveurs.

Contexte politique et social

En cette année du referendum, le vivre ensemble semble difficile, le destin commun illusoire.  Le gendarme venu de Brest, auquel Matt fait sa déposition résume bien la complexité de la situation :

« Caldoches contre Kanak ou Kanak contre Caldoches, c’eut été facile.  C’était sans compter les liens familiaux, les métissages, les amitiés, les coutumes et les traditions. Un casse-tête. »

Ainsi est préfigurée un changement des alliances, une redistribution des cartes, confortée par l’enquête policière.

 

Chute de la nouvelle :

Les voleurs, d’abord ciblés de façon sous-jacente, traités de bâtards, injure suprême, sont nommés : c’est au cours de la conversation que l’on se rend compte que les braconniers sont Kanak.

 « – Difficile. Mais ce n’est rien à côté de ce que j’endure avec les viandards. Je viens porter plainte. Ils sont venus cette nuit avec deux pick-up, j’ai vu les traces de roues, et l’un des deux pick-up avait un treuil.

– Moi aussi. C’est pour ça que je suis là.

– Braconniers ?

– Oui. Mon vieux a aperçu le sang dans la rivière, l’eau coulait rouge. Il a remonté la berge et là il a trouvé deux carcasses. Les braconniers sont venus à cheval, genre on va faire un coup de chasse aux cerfs. Mon vieux les a vus passer, ils étaient trois, la 270 en bandoulière, il sait qui c’est. J’ai les noms, je viens les dénoncer.

– Alors vous aussi, les kanak, on tue votre bétail ?

Il y avait assez d’ahurissement dans sa voix pour que Donatien réagisse.

– Eh oui, tu croyais être le seul ?

Matt toussota, un peu confus.

– Non, mais je pensais qu’ils ne s’attaquaient qu’aux propriétés caldoches.

– C’est fini ce temps-là, nos frères nous volent.

– C’est triste ça, mon gars. Plus de respect pour rien. »

  Le constat s’impose : parmi les éleveurs il n’y a pas que des Caldoches. Les Kanak stockmen sont aussi victimes de membres de leur communauté, signe d’une dégradation des valeurs coutumières et universelles. Quant aux braconniers, déterminés et organisés (pick-up muni d’un treuil), il se multiplient et brouillent les pistes.

Y aurait-il un déplacement des priorités et une concorde qui réunirait non pas les communautés ethniques, mais les communautés d’intérêt ? Voilà une réponse économique fournie par la nouvelle. On revient aux valeurs universelles, la défense et le respect du bien d’autrui. Kanak et Caldoche main dans la main, jadis comme Lafleur et Tjibaou, pour faire respecter le droit ; le message est fort est symbolique.

Cet élément de surprise final, où les voleurs s’en prennent même à leurs frères éleveurs de même communauté indiquent un changement de mœurs, une coutume délitée, un irrespect généralisé et la voie de la dure loi du western et des hors- la-loi. Est-ce la rançon de la modernité ?

 

Conclusion

 

En fine connaisseuse de la vie de la brousse, Claudine Jacques nous présente, avec la nouvelle « Viandards », un fait divers récurrent qui frappe la décennie actuelle et transforme des rapports consensuels en bataille rangée. Implicitement elle s’indigne de tels comportements. La guerre économique fait rage, les antagonistes ne sont plus les acteurs traditionnels opposés par des revendications foncières ou des comportements racistes ; ici on assiste à une mutation des comportements : le banditisme économique, qui rassemble des éleveurs de toutes origines contre des braconniers sans scrupules. La satire sociale et le drame révèleront-ils leur efficacité pour un mieux vivre ensemble ?