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Visite au Rocher à la voile par Pierre Humbert

Visite au Rocher à la voile.
par Pierre Humbert

Il y a déjà bien des lustres, on a quitté sa Lorraine natale pour venir vivre dans ces isles du Sud. On a la tête remplie de soleil, de bleu, et le cœur de rêves. Et finalement, un beau jour, on quitte tout et on vient s’établir en Nouvelle Calédonie
Avant de partir, on s’est longuement documenté, en lisant force ouvrages de voyages, guides et autres cartes d’état-major. Mais on croit que, quand on veut vraiment s’imprégner du pays que l’on va découvrir, il faut se pencher sur les livres des écrivains locaux, dont les œuvres sont si précises et si empreintes de véritables émotions.
Quand on s’installe à Nouméa, après quelques semaines, quand les cartons sont tous déballés, quand on a, comme on dit sur les stades, pris ses marques, le soir, on va faire un tour sur la Baie des Citrons, puis sur l’Anse Vata, pour se remplir l’âme et les yeux des impensables couleurs du coucher de soleil.
Et là, après l’éblouissement, on attend.
Discrètement, avec des mines d’espion en congé de fin de semaine, on regarde autour de soi, d’un air qu’on essaie de rendre naturel et décontracté. L’œil affûté, tous les autres sens en alerte, prêts à sauter sur le moindre indice, on attend.
La nuit tombe rapidement, sous ces latitudes, et, le dernier rayon flamboyant ayant rayé le ciel noir d’un éclair d’émerveillement, on se retrouve dans le noir , et, les yeux encore attendris par le spectacle inouï auquel on vient d’assister, on se résigne à rentrer chez soi, vaguement déçu d’on ne sait quoi, ce qui , c’est bien connu, est bien plus frustrant que lorsqu’on est déçu par ce qu’on connaît.
Chemin faisant, on se promet de revenir demain, tout en se demandant si il n’y a pas là quelque sorcellerie, où encore, dans le pire des cas , un canular dont on serait la victime.
Avez vous remarqué combien il est aisé de commettre des farces au détriment des autres, et combien il est ardu d’essayer de faire croire qu’on s’amuse bien lorsqu’on est la victime de l’affaire ?
On ne peut pas toujours revenir le lendemain, malgré l’envie qui tenaille, pour de sottes raisons de travail, de famille, et parfois, même si tous les Nouméens vous affirment le contraire, pour cause de pluie.
Dès que l’escapade est possible, même en vitesse, pendant la pause repas, on revient en catimini attendre l’événement.
On tourne autour du monument, si émouvant dans sa simplicité, élevé en mémoire de Monsieur Jean François de Galaup, comte de La Pérouse , presque mythique marin peut-être plus connu en Nouvelle Calédonie que dans son midi natal. L’ évocation, par de simples plaques fixées sur une stèle proche du Rocher à la Voile, du naufrage de la Boussole et de l’Astrolabe, perdus en mer, au large de l’ isle au nom si exotique de Vanikoro, laisse un étrange sentiment perturber l’admiration.
On a, en effet, tendance à se demander, mais, comme on n’est pas marin, on se le demande tout bas, car, pour en avoir fait l’expérience en d’autres lieux, on sait qu’ il vaut mieux ne pas froisser la susceptibilité des gens de mer, on a tendance, donc, à essayer de savoir par quel mauvais coup du sort, ces valeureux navigateurs ont trouvé le moyen de se perdre avec deux navires portant les noms d’instruments de navigation permettant justement d’éviter de se perdre.
Cette question restera certainement encore des siècles sans obtenir de réponse aux interrogations des terriens, qui, tout juste bons à regarder les voiles se gonfler d’espoir de gloire en quittant le port en emportant leurs rêves d’aventures et d’îles lointaines, ne navigueront jamais plus loin qu’à quelques encablures, à bord d’une plate , pour un coup de pêche ponctué de coups de soleil .
De temps à autre, on voit passer un bateau, caboteur, paquebot ou cargo pansu qui défile lentement, en route vers le canal de la Havannah, pour rejoindre l’autre bout du monde, avec, flottant autour du pavillon de nationalité, de petits nuages emportant des envies d’ailleurs inassouvies.
Et un beau soir, dans les ruisselantes splendeurs d’un soleil couchant orgueilleux, triomphant, se sachant invincible, alors que le sillage d’un bateau voguant vers le fond de la nuit fait frémir l’eau au pied du petit promontoire, on est persuadé d’apercevoir enfin, au sommet du Rocher, la montagne d’évocation plus ou moins magique de désirs de départ refoulés, et de rêves d’aventures insensées qui avait été promises , accompagnée, comme au cinéma, d’ une étrange musique sans instruments, faite de morceaux de rires, de serments murmurés , de pleurs étouffés sur une épaule émue.
Dans la lumière diffuse des dernières secondes du jour, on croit deviner des belles en ombrelle et des messieurs en canotier agitant des mouchoirs vers des passagers devenus indistincts, presque invisibles, qui ne font déjà plus partie du même monde et dont le dernier souvenir restera, jusqu’à toujours, l’image de ce petit rocher, symbole de toute leur histoire, de toute leur vie, de toutes leurs espérances.
Et le rocher s’endort, satisfait du devoir accompli.

Nota: Ce texte a été publié chez l’Harmattan, dans l’ouvrage collectif « Du rocher à la voile » dans la collection Lettres du Pacifique