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La chronique de Pierre Humbert

Ambiguïté

Pierre Humbert 15/04/2011

Il ne faut pas confondre patate et pomme de terre. Si elles poussent toutes deux en terre, et ont une forme, une texture, voire une couleur voisines, elles sont néanmoins fondamentalement différentes, l’une étant une solanacée : la pomme de terre, l’autre étant une convolvulacée : la patate.

C’est ici que commencent nos problèmes : ces noms savants ont trait l’un une plante gamopétale : la pomme de terre , l’autre une plante aux pétales soudés : la patate.

Gamopétale désignant une plante à pétales soudés, elles sont donc semblables. Ce qui accroît notre confusion. On dit souvent patate pour désigner  la pomme de terre, mais jamais pomme de terre en parlant de la patate.

Quand le mot patate est employé pour, par exemple, désigner une tête, ou plutôt son contenu, on sent comme une connotation péjorative. Un esprit hâtif pourrait en déduire que la patate est un tubercule de bas étage, et, par conséquent la pomme de terre une plante  de plus noble extraction. Ce qui serait  hasardeux,  potagèrement et  culinairement parlant.

Donc, dire patate en parlant de la pomme de terre, serait la rabaisser. Il pourrait  s’agir là de méchanceté gratuite.

Cependant, quand on l’examine sous un autre angle, cette expression mettrait les deux tubercules au même niveau, puisque le même substantif leur serait appliqué. Il n’y aurait plus de différence entre elles, donc plus de motif de discussion, et tout serait réglé.

En apparence seulement.

En effet, quel nom leur donner ? Patate ou pomme de terre ? Pourquoi plutôt l’un que l’autre ?

Si on choisit patate, les partisans de la pomme de terre vont crier a la lèse-majesté, gémir que l’on nivelle par le bas, que la pomme de terre sortira diminuée de cette affaire, et en conséquence se vendra moins.

Du fait qu’énormément de gens s’en nourrissent, la baisse de sa consommation va conduire à un marasme consomptif conduisant l’Occident à la ruine.

Si on choisit pomme de terre, les mangeurs de patates vont crier au racisme et affirmer qu’une fois de plus le Nord veut dominer le Sud,  que le Tiers monde va encore être obligé de subir les décisions unilatérales de l’Occident riche et méprisant, que si ça continue la guerre sera déclarée, et la planète  sera mise à feu et à sang.

Pour soi-disant calmer le jeu, des religieux s’en mêleront, et la situation deviendra alors vraiment critique. Devant la gravité des événements, d’aucuns, dans un but louable d’apaisement, proposeront de baptiser les deux  tubercules du nom de couscous, d’autres de celui de fraise des bois, ou de potée auvergnate, voire de bougna.

Bien entendu, il y aura inévitablement aussi quelques farfelus qui proposeront ceux  de convolvulacée et solanacée gamopétale ( ou l’inverse ).

Ces bonnes intentions n’arrangeront pas la situation, les noms proposés étant difficilement prononçables par des larynx exotiques à nos langues indo-européennes.

Pour le vérifier, essayez de dire  convolvulacée ou solanacée gamopétale en tagalog, en telugu ou en nicobarais !

Les deux plantes étant originaires d’Amérique du Sud,  on pourrait essayer de leur trouver des noms quichua ou tupi-guarani, mais les interprètes sont rares dans ces modes d’expression. Par ailleurs, on n’a pas encore découvert de description de recettes  culinaires relatives à des préparations spécifiques  de ces légumes gravées  sur les monuments aztèques, incas, ou toltèques.

Une fois de plus, les anciens nous permettraient d’établir enfin une différenciation précise, claire et définitive entre ces deux plantes.

N’en doutons pas, cette découverte, en supprimant un point important de désaccord entre les hommes, serait une excellente base de départ aux efforts tendant à la bonne harmonie.

Toutefois, les anthropologues n’ayant pu établir avec certitude  la consommation de frites par les habitants précolombiens de ce continent, de longues années de  minutieuses recherches seront encore nécessaires. Le problème n’est  donc actuellement pas près d’être résolu.

Gardons  cependant espoir.

Les savants, qui finissent toujours par tout savoir sur tout un jour ou l’autre, parviendront bien  à dénouer cette énigme.

Nous  atteindrons alors la sérénité de l’âme, consolidée  par la satisfaction de l’équation résolue.

La Paix régnera alors enfin  sur la Terre.

Mais ce n’est pas demain la veille !