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« Écris une nouvelle pour expliquer l’état du monde » : Rousset Guillaume

Le Temps des Pierres

 

Il était une fois, un temps où les hommes étaient absents, un temps où il n’existait ni ruisseau ni cours d’eau, un temps où les dieux façonnaient encore la surface du monde. Chaque dieu était associé à un élément et possédait un territoire de la taille qui lui convenait. Ils étaient libres d’y faire ce qu’ils voulaient, libres dans leur création, libres de laisser cours à leur imagination. Mais ils devaient faire attention, car à ce domaine ils seraient liés à jamais, incapables de s’en échapper, tant que leur tâche ne serait pas terminée.

L’un de ces dieux, plus modeste que ses frères, n’avait demandé qu’un tout petit bout de terre. Il en fit une île, un joyau sur lequel il travailla jour et nuit. Mais une fois son projet quasi abouti, il ressentit un malaise au fond de lui. Plus il avançait, plus il avait la sensation que quelque chose lui échappait. Pensif, son regard vagabonda sur la mer entourant son île. Concentré sur son travail, il avait à peine pris le temps de contempler cet élément dont la beauté, majestueuse et unique, se perdait par-delà l’horizon, vers un infini dont il ignorait tout. C’est alors qu’à sa grande surprise, il croisa le regard de sa créatrice, en pleine réflexion elle aussi. Elle observait son île avec attention, cherchant l’inspiration. Tous deux admiraient le travail de l’autre, trouvant ici et là, des échos à leur propre création, un décor à la fois si familier et si différent. La déesse de l’eau voyait, dans l’ombre des montagnes, ses grands fonds marins et le dieu de la terre voyait, dans la danse des algues, la cime de ses arbres.

Fascinés et intrigués, ils se rejoignirent à la limite de leurs deux mondes, désireux d’en apprendre davantage sur les merveilles que l’un et l’autre avaient imaginées et créées. Leur conversation fut animée, expliquant la richesse de leur œuvre, sa complexité, mais aussi ses lacunes. De leur échange, une multitude d’idées surgit. Excités d’appliquer les suggestions qu’ils venaient de concevoir, ils jurèrent de se revoir. Des jours plus tard, leur travail accompli, ils se retrouvèrent de nouveau comme promis, impatients de continuer leur discussion là où ils l’avaient laissée. Et ainsi, chaque fois qu’ils se voyaient, de nouvelles idées naissaient, ainsi qu’autre chose, dont ils ignoraient tout, et qui allait tout changer.

Fixant le jour de leur prochaine rencontre toujours un peu plus tôt, prolongeant le temps de leur discussion toujours un peu plus tard, ils se rapprochaient toujours un peu plus près mais sans jamais pouvoir se toucher. Satisfaits de leur complicité pendant un temps, un élément manquait toujours cependant. Ils eurent beau en discuter, ils n’arrivaient pas à résoudre leur problème. Le dieu de la terre désirait avoir accès à l’eau des océans pour revigorer ses plantes, tandis que la déesse de la mer souhaitait obtenir l’abondance des minéraux pour enrichir ses eaux. Mais limités aux frontières de leur domaine, ils étaient impuissants devant la distance les séparant, eux et leur élément. Emprisonnés, incapables d’avancer, ils ne pouvaient que rêver.

Les retrouvailles quotidiennes qui les comblaient de bonheur commencèrent à faire naître un sentiment de rancœur. Ils avaient toujours de la joie à se voir, mais ils en espéraient plus chaque soir. Ne le supportant plus, ils cessèrent leurs entrevues. Mais cela ne les aida pas, au contraire, car dans leurs bouches naissait un goût amer. Ils voyaient le visage de l’autre dans chaque paysage, sans comprendre pour autant quel était le message. Chaque détail de leur œuvre commune comme témoin de leur amertume, ils se sentaient épuisés, incomplets et perdus.

Un jour, n’y tenant plus, ils se précipitèrent de concert à la frontière de leurs deux mondes. Toute à sa joie de revoir le dieu de la terre, la déesse de la mer ne comprit pas pourquoi de l’eau s’échappa de ses yeux. Ses larmes, faites de petites parcelles d’elle-même, se transformèrent en gouttes de pluie qui tombèrent sur le domaine du dieu de la terre. Elle se blottit alors le temps d’un bref moment, dans les bras de l’homme qu’elle aimait tant. Dans leur étreinte tellement désirée, la déesse retrouvait le bonheur et consolait ses pleurs. Hélas, le dieu de la terre ne put retenir qu’un court instant ce précieux présent dans ses bras, l’eau de pluie finissant toujours par s’écouler entre ses doigts.

Il eut alors une idée. Utilisant les pierres de son domaine, il imagina d’immenses fresques à l’aide de l’eau récoltée. En s’inspirant des ondulations des vagues de la mer, il dessina courbes et arabesques sur les rochers parsemant sa terre. Dès lors, à chaque fois qu’ils se retrouvaient, les larmes de la déesse suivaient le parcours de pierres, créant torrents et rivières, revivifiant le cœur du dieu de la terre. Leur tendre étreinte ainsi prolongée, les plantes n’en devinrent que plus luxuriantes et la mer plus foisonnante. Plus rien ne manquait.

Leur tâche enfin terminée, le couple fut enchanté de leur travail conjugué. Libérés, ils partirent main dans la main et laissèrent place aux humains. Ces derniers donnèrent le nom de « pétroglyphes » à ces gravures dont encore aujourd’hui l’existence perdure. Alors, si un jour vous vous promenez et repérez l’un de ces immenses symboles gravés, pensez à lever la tête et vous verrez l’eau d’une rivière et parfois même, à l’horizon, un petit soupçon de mer.