Juin15

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Nicolas Kurtovitch interroge Isabelle Le Bal… Ouessant le 6ème continent

OUESSANT OU… LE 6e CONTINENT !

 

 

Nicolas Kurtovitch : Comment l’idée d’un Salon du livre insulaire, dans l’île de Ouessant, vous est-elle venue, et pourquoi avoir retenu cette idée ?

 

Isabelle Le Bal : C’est simple, l’idée de créer un salon du livre insulaire est née de deux passions : celle de l’île et celle des livres. Tout d’abord, je suis une exilée de la deuxième génération, c’est-à-dire que pour des raisons d’évolutions économiques et sociologiques, mon père a quitté l’île et ainsi je suis née sur le continent. Tous les insulaires même exilés sur le continent gardent un attachement profond à leur île d’origine. Ainsi, la première passion est celle de mon île : Ouessant, qu’ici aussi on appelle… « le Caillou », l’envie de la faire découvrir et aimer, faire connaître ses habitants, leur façon de vivre, chaleureuse malgré les longs hivers de tempêtes. C’est une île qui, au regard de son histoire, va bien avec la littérature, ce qui n’est pas le cas d’autres îles métropolitaines. En effet, c’est une île de tradition maritime. Les Ouessantins sont des marins au long cours. Ils sillonnent toutes les mers du monde, en connaissent toutes les îles pour y avoir navigué longtemps. Ainsi, les îliens sont d’emblée portés, conduits à lire des livres touchant aux îles qu’ils ont connues.

La deuxième passion, est celle des livres, de la lecture, de ces récits qui ont marqué, notamment, mes lecture d’enfance, de Paul et Virginie à l’Île mystérieuse. Passion qui me fait vivre avec un écrivain. Ainsi, un jour de tempête, en février 1999, après un retour déchirant comme chaque fois de l’île, j’ai eu l’idée de créer un salon du livre insulaire. Cela n’existait nulle part ailleurs. Je voulais faire découvrir une littérature qui me semblait assez peu mise en valeur dans le milieu littéraire français, malgré la richesse de son inspiration et de sa production. Je pensais qu’ailleurs, sur d’autres îles comme la mienne, il y avait des trésors littéraires à aimer. À cette époque, j’ai aussi rencontré – il n’y a pas de hasard – un autre passionné de littérature insulaire : Jacques Bayle-Ottenheim, qui de son bureau travaillait depuis des années à réaliser un site Internet sur les écrits des îles. Puis, rapidement, quelques Ouessantins se sont joints à nous. L’aventure avait commencé ! Au début, la communauté littéraire établie nous considérait comme des moutons noirs et riait sous cape, pensant que c’était une idée saugrenue voire folklorique…

La première édition a été une réussite littéraire et humaine. L’idée s’était ancrée définitivement dans cette île du début du monde et, année après année, a conquis le public. Nous avons tous mis beaucoup d’énergie dans ce rendez-vous, du temps et un désir toujours neuf, par-delà les difficultés matérielles liées à un espace insulaire pour ce type d’organisation. Il faut savoir que ce salon est entièrement préparé par des bénévoles. La générosité naturelle des Ouessantins et leur tempérament hospitalier font aussi la couleur de ce salon : des îliens rencontrent des îliens. Le lieu et le sujet sont le même : l’île. Parfois, on se dit entre nous, l’hiver, que ce salon est un mythe et une épopée… Reste à devoir tous les étés y faire éclater la poésie.

 

N. K. : Quels développements, quelles évolutions ce salon vit-il depuis 6 ans au fur et à mesure des déclinaisons, des « mise à l’honneur » ?

 

I. L. B. : Nous avons reçu et mis à l’honneur chaque année un océan ou une géographie, en parallèle avec un thème littéraire. Nous avons exploré ainsi : l’océan Indien, les Marquises, la Nouvelle-Calédonie, Haïti et cette année, l’Irlande. Le salon lui-même a évolué tout d’abord au sein des rencontres et des amitiés nouées, fidèles, avec les éditeurs et les écrivains des îles. Au salon d’Ouessant, de nombreuses initiatives culturelles insulaires ont été pensées en fonction et avec le salon : création d’association d’éditeurs, projets de coéditions et de co-diffusion interîles, livres à plusieurs voix insulaires… Les exemples de créations littéraires, culturelles sont nombreux. Ce rendez-vous de l’été est désormais aussi le lieu où un éditeur décide de faire une avant-première qu’il soit des Antilles, de Corse ou d’ailleurs.

Concernant les écrivains, je crois vraiment que c’est important pour eux de savoir qu’il y a, là-bas dans l’Atlantique Nord, une petite île qui pense à eux, une île où ils seront lus et critiqués, bien au-delà de leur horizon géographie proche. La critique littéraire, c’est-à-dire une vraie lecture des textes insulaires, manquent souvent aux auteurs et éditeurs pour se positionner dans la production éditoriale francophone. Pour les éditeurs insulaires aussi, c’est important qu’ils puissent se retrouver dans le seul salon du livre où toutes les inspirations insulaires peuvent se confronter. Le salon c’est aussi la face émergente de l’association culture, arts et lettres des îles, ce sont les 5 jours de l’été où l’on peut voir le travail et les projets culturels que nous poursuivons à plus long terme. Nous publions des livres, animons une bibliothèque virtuelle des îles et avons en projet des résidences d’écrivains à l’année. C’est un vaste chantier culturel qui a/aura des prolongements à long terme.

 

N. K. : La Nouvelle-Calédonie a été l’invitée d’honneur en 2002, vous-même avez été invitée du premier salon du livre de Poindimié, en 2003. Que dire de cette relation qui se développe entre nos deux îles ? Nous sommes très éloignés les uns des autres, mais….

 

I. L. B. : La Nouvelle-Calédonie à Ouessant a été pour nous une rencontre très importante tant du point de vue culturel qu’humain. Je me souviens… Quand la délégation est arrivée à l’aéroport de Brest, après de très longues heures de voyage, on se demandait – comme on se le demande à chaque fois – comment les Calédoniens allaient voir notre si petite île, comment ils allaient aborder notre aventure du salon, la comprendre et la partager. On peut penser au premier abord qu’il n’y a rien de commun entre un Caillou du Sud et un Caillou du Nord, entre les langues vernaculaires de Bretagne et celles du Pacifique Sud, entre les écrits d’ici et d’ailleurs. C’est là toute la magie du salon d ‘Ouessant, car, par-delà les cultures et les langues propres à chaque île, la rencontre insulaire est innée, car les îliens partagent une culture commune de l’insularité, son rapport au monde, aux autres et à la nature. C’est vrai ! Ouessant ne ressemble en rien à Nouméa ou à Poindimié sur le plan des paysages, mais une fraternité naturelle s’est créée tout de suite, celle de partager ensemble l’amour de son île et de sa culture, celle d’avoir envie de jeter des passerelles entre nous.

Nous sommes fiers d’avoir reçu les Calédoniens et d’avoir partagé avec eux l’aventure du premier salon de Poindimié. Nous sommes arrivés à créer cette dynamique en passant directement d’île en île, par la mer. C’est pour cela qu’on appelle aussi le salon d’Ouessant « l’archipel des lettres du 6e continent » ! Oui, le 6e continent est la réalité des îles du monde réunies par la mer. C’est plus qu’une entité géographique, c’est désormais une entité culturelle. Alors, bien évidemment, nous sommes très éloignés physiquement les uns des autres, mais la magie d’Internet efface les frontières du temps et de l’espace, et nous pouvons ainsi dialoguer à tout moment. Nous sommes heureux quand chaque année, les Calédoniens se manifestent au salon d’Ouessant, soit par la venue de livres, d’écrivains ou de candidats au prix littéraire. Il faut continuer en ce sens, même si les difficultés financières grèvent lourdement ce genre d’échanges réguliers, car ces fils tissés entre les îles sont pour nous autant d’encouragements. Et demain, avec nos projets de résidence, de création littéraire, nous verrons peut-être un écrivain calédonien écrire un livre à Ouessant.

 

N. K. : Je crois savoir qu’entre la Polynésie française et Ouessant, il y a également une forte relation !

 

I. L. B. : Il y a, c’est vrai, de très fortes relations entre les milieux littéraires des îles invitées et Ouessant. La Polynésie occupe une place un peu à part, car entre Ouessant et les Marquises, se sont nouées des relations importantes, notamment au niveau scolaire.

En effet, une ancienne institutrice d’Ouessant a été nommée à Nuku Hiva. Elle a tissé des liens très forts entre les enfants de son école, celle de Saint-Joseph, et ceux de l’école Sainte-Anne à Ouessant. Ainsi, est né un jumelage scolaire basé sur l’apprentissage de l’écriture et de la lecture entre les deux antipodes. Les enfants s’écrivent régulièrement et publient des petits livres dont le salon est fier de dire que c’est une première écriture venant de l’île elle-même et non une écriture sur l’île. Par ailleurs, les liens entre la Bretagne et la Polynésie sont nombreux, par des artistes comme Gauguin ou des écrivains.

 

N. K. : Pensez-vous que de telles rencontres relativement régulières, très différentes du Salon du livre de Paris par exemple, et se plaçant volontairement à une toute autre échelle, ont leur place dans le paysage littéraire/médiatique en France ?

 

I. L. B. : C’est difficile de répondre à cette question, et en même temps, tous les ans, le salon d’Ouessant prouve qu’il existe des chemins différents pour la littérature.

La Bretonne que je suis aurait d’emblée envie de vous répondre qu’on peut créer des événements littéraires en Bretagne avec des partenaires à l’autre bout du monde sans passer par Paris, c’est ce que nous faisons. Mais passé le sentiment régionaliste, il s’agit de voir ce qui est important pour la littérature et de se placer dans un contexte national, européen et international du livre. Quand on lit les statistiques des pratiques culturelles des sociétés d’aujourd’hui, on peut être inquiet de la dégringolade vertigineuse du monde de l’écrit, et ce n’est pas fini. On peut s’inquiéter d’un monde qui ne lit plus. Alors oui, des salons comme celui d’Ouessant ont leur place dans le paysage littéraire et médiatique français contre vents et marées, car l’essentiel est bien de trouver toujours de nouveaux lecteurs pour les écrivains. Pour terminer, il ne s’agit pas pour nous de faire du catastrophisme, il n’y a toujours eu qu’un petit millier de lecteurs régulier de poésie en France, alors si, à chaque salon, nous arrivions à en gagner quelques-uns, ce serait déjà un pari réussi. Oui, je crois profondément que la littérature est une histoire d’amour, l’amour des mots, de la beauté, des infinis à explorer, des sublimes à chercher, des émotions à partager, des mondes à découvrir, alors oui, le salon d’Ouessant peut être un peu iconoclaste mais vraiment, oui le salon d’Ouessant a toute sa place.

 

N. K. : Vous revient-il en mémoire, un souvenir et ou un événement qui vous a particulièrement marqué au cours des six précédents salons ?

I. L. B. : Il y en a tellement que c’est difficile de choisir ! J’en choisirai deux qui illustrent symboliquement notre démarche. Le premier, en 1999, quand nous avons remis un prix littéraire à Taaria Walker, pour Rurutu, avenir d’une île australe, nous étions très fiers, car il s’agissait du tout premier livre écrit et édité par une insulaire de cette île depuis les origines. Le deuxième, ce sont ces soirées de « l’île ultime », le rendez-vous de la parole des îles que nous organisons chaque année et qui reprend, comme un voyage littéraire, les textes des auteurs accompagnés par la musique. Poésie et musique… des îles alliées avec aussi cette amitié des écrivains qui nous offrent, avec leurs textes, une émotion toujours forte.

 

 

Ci-après, pour info et plus, le texte rédigé pour le catalogue 2005

Vous pouvez y puiser, couper, coller comme vous voulez.

 

 

 

 

Vers l’île littéraire

 

 

L’aventure du Salon International du Livre Insulaire est devenue l’incontournable « Archipel des Lettres » depuis ce dimanche de février 1999 où j’eus l’idée de créer à Ouessant ce rendez-vous des littératures des îles.
Oui, ce sixième continent, celui des îles, nous le parcourons comme une île mystérieuse mais jamais déserte, comme un mythe et une épopée.
Tous ceux qui y posent le pied deviennent des amis fidèles ; ceux qu’on attend l’hiver pour les retrouver à la fin de l’été dans notre île fortunée.
Ici, les «je » deviennent «nous » quand on parle du salon d’Ouessant, c’est vrai, tous : bénévoles, professionnels, journalistes, partenaires, … disent : « Notre salon » ! Et c’est là une très grande fierté.
Jusqu’en 2004, ce « nous » était celui des îles de la Francophonie ; en 2005, avec l’Irlande, nous dirons « We ! ». Ce n’est pas un hasard que ce salon soit en Bretagne, en Finistère et à Ouessant. Celle-ci n’a jamais été une île comme les autres. Elle est devenue aujourd’hui une île littéraire : on y écrit et on y lit, on s’y inspire.

 

Un salon couleur île

 

La question de l’identité d’une littérature insulaire s’est posée à nous à chaque édition. Nous tentons d’y répondre année après année en repoussant les clichés que nous renvoie le miroir du monde ancien.

 

Universelle par-delà les géographies

Accueillant dans une île du Nord, les écrivains de celles du Sud, nous ancrons une forme d’universalité de la littérature insulaire, dépassant les inspirations singulières, historiques, régionalistes, linguistiques des océans concernés. Ici, chaque écrivain, chaque livre peut – et doit – se confronter à une lecture universelle de la littérature. Ici, plus d’inspiration ceci ou cela, ici est littérature. Cela n’a pas été sans mal parfois, pour certains… Oui, par-delà la revendication d’appartenance, il s’agit d’aller jusqu’au bout, faire éclater des enfermements parfois volontairement entretenus.
Universelle par-delà les genres
Combien de fois n’avons-nous pas entendu : la littérature des îles, « le meilleur, c’est la poésie ! » Que de dangers se cachaient derrière cette expression, comme si on déportait la littérature insulaire vers la petite rime jolie et pleine de bons sentiments, descriptive de paysages paradisiaques ou de l’enfer de villages éloignés de tout monde civilisé. La littérature a surgi dans tous les genres : sciences, romans, théâtre…
Universelle par delà les époques
Affirmant depuis 7 ans des choix éditoriaux, les différentes éditions ont mis en lumière des œuvres contemporaines, prouvant que nous n’abordions pas les seuls rivages d’un passé révolu. Les tentations ne manquent pas de s’apitoyer sur un ethno-dolorisme un peu voyeur, voire mortifère, tant il est vrai que nombre d’îles n’ont pas encore réglé leurs comptes avec leur histoire. Les écritures actuelles pouvaient se révéler une quête incertaine, chaque rendez-vous témoigne du contraire.
Universelle par delà les langues

Sur ces territoires maritimes encore résonnants de littérature orale, il nous appartient de (faire) découvrir les premiers textes écrits de l’île. De la beauté des langues originelles et originales propres à chaque île au passage à l’écrit, c’est aussi la grande richesse du salon : allier la découverte des langues insulaires à la défense d’une littérature de la francophonie océane, puis les mettre en présence des autres traditions linguistiques.

 

Une littérature unique et tonique


En fait, nous avons en chacun d’entre nous, lecteurs, insulaires, des îlots polynésiens à l’île de Sein, des empreintes d’utopies et de mythes de la littérature des îles. De la culture occidentale aux fables des anciens atolls, l’existence de ces îles littéraires est un trésor. Elle est unique, la littérature des îles, comme chaque homme l’est. Chaque île aussi. À Ouessant, elle ne peut qu’être tonique, vivifiante, enivrante comme ces vents qui soufflent à nos pointes de Bretagne.

Isabelle Le Bal
Fondatrice du salon