Août01

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Variation sur un thème

La Nouvelle-Calédonie est indépendante. Quelle incidence sur votre quotidien ?

 

La décision, Maryse KIBANGUI  Ouvrir la photo

 

Le frêle plant de « bois noir » s’est transformé en un robuste tronc. Ses branches peuvent désormais abriter perruches, lunettes, siffleurs, tourterelles et même les envahissants bull-bull.

Les hommes ont estimé que le temps était venu de retirer le tuteur le maintenant bien dressé. Il doit dorénavant affronter seul les cyclones, le soleil ardent, parfois les feux de brousse. La douceur des alizés, les flamboyants rayons du soleil couchant, les aurores fraîches, brumeuses sont autant de baumes après les intempéries.

Ce matin le pays se réveille comme d’habitude avec le chant des oiseaux. A l’image du « bois noir », droit sans son étayage, il va devoir braver les éléments. Dans ma tête s’agite une tempête de questions, de craintes…..Une seule interrogation domine ce brainstorming : faut-il partir ?

J’entends la voix des Anciens me pressant de les écouter. « Ne pars pas » me souffle Pulchéry, mon lointain ancêtre d’Armorique. « J’ai quitté ma misérable vie de journalier pour affronter les océans des mois durant. J’ai posé le pied sur une terre hostile. A coups de pioche, j’ai arraché au sol ingrat de quoi nourrir ma famille. La mort m’a emporté dans la fleur de l’âge, laissant à mes cinq enfants le soin de prolonger mes racines. Notre innombrable descendance a alors prospéré pour parvenir jusqu’à toi. La terre cruelle est devenue terre d’ancrage. Ne romps pas ce lien indéfectible, hors du temps.

Un autre murmure se glisse à mes oreilles : « Ne pars pas » me siffle le lézard paressant au soleil. « Je suis le totem protecteur du clan de ta grand-mère. Nos nombreuses alliances ont fondé une identité audacieuse et bigarrée. Des enfants à la peau couleur de nuit, aux yeux d’azur sont nés dans nos cases. Certains ont la peau ambrée comme du miel, les cheveux en bourre de coco. D’autres à la recherche des crabes mous laissent leurs mèches blondes et lisses s’accrocher aux palétuviers. Nos liens se sont parfois noués dans la violence, la douleur et les larmes. Ma protection a sauvé l’essentiel :la mémoire, elle circule dans la parole des palabres. Ouélisse, la source originelle coule dans ton sang, ne la laisse pas tarir.

Leurs voix apaisent ma tornade intérieure. Mon regard se tourne vers la nature magique qui m’entoure. D’autres sensations se mêlent aux voix d’antan. L’odeur enivrante du « bois pétrole » domine le parfum des lilas. La Bise ou le Mistral ne peuvent rivaliser avec les alizés. Le gazouillement des moineaux ne résiste pas au chant rauque du cagou….

Ma décision est prise, l’avion sur le tarmac peut s’envoler ….Je reste !

 

Jour J, André MARTIN  Ouvrir la photo

Sur la route en terre, près des peupliers alignés, Aglaë continue son chemin sans jeter un œil ni à droite ni à gauche. Qu’il est lourd son fagot de bois mort coupé cet après-midi, pour alimenter son feu ! Elle a su comme à son habitude, le lier avec quelques lianes pour qu’il soit bien arrimé à son dos un peu fléchi par les lourdes charges éreintantes. Aujourd’hui dans les cheveux crépus on peut déjà voir beaucoup de cheveux blancs. Philémond est perché sur son pur-sang arabe, comme un maître de cérémonie. Il tient à la main sa sagaie très précieuse, qui lui sert à pêcher un tilapia, des chevrettes dans les ruisseaux ou à tuer un petit cochon sauvage qui déambule dans les fourrés de « lantanas » urticants. Il suit lentement, dans la poussière soulevée par les pieds nus de sa femme. Ils ne s’adressent pas la parole, comme un couple désuni. Pourtant combien d’années se sont écoulées depuis les noces à la tribu avec tous les invités et les coutumes importantes. De cette union sont nés quatre enfants dont l’aîné est un élu provincial qui prône avec verve, dans des discours de propagande pour une indépendance kanak et socialiste sans concession. L’autre fils s’est installé à Nouméa pour travailler à la Société le Nickel. Les filles se sont mariées, une est partie sur l’île d’Ouvéa pour y vivre avec son mari, la seconde est institutrice au village de Gomen. Philémond et Aglaë voient le plus souvent leur fille institutrice, qui vient d’ épouser le fils du Pasteur de Gomen. Elle leur rend visite à la tribu, chaque week-end. Elle essaie de leur apporter un peu de modernité dans cette vie très archaïque et difficile. L’eau courante ne coule toujours pas au robinet planté dans la cour comme une antiquité, l’électricité n’est jamais parvenue depuis de longues années dans la petite tribu, malgré les diverses promesses des édiles pendant les campagnes électorales. Justement, le 12 décembre 2021 le troisième référendum se tiendra en Nouvelle-Calédonie pour savoir si on devient indépendant ou pas…

 

Pierrette et son mari, quant à eux,  tiennent la petite épicerie dans le village. Pierrette sourit à tous ses clients du village et des tribus environnantes. Malgré son embonpoint, elle assure tout dans son épicerie dès cinq heures du matin. Son mari circule beaucoup avec sa fourgonnette pour vendre des marchandises dans les tribus. Pierrette tient son épicerie depuis plusieurs années après que sa maman lui ait laissé son affaire. C’est une calédonienne de forte corpulence avec un franc-parler. Sur ses jambes de grosses varices sont apparentes et lui causent une douleur lancinante. Une grande photo de son père et de sa mère avec un ancien président de la cinquième république est affichée sur le mur en face de la caisse. Sur le côté du mur, un drapeau tricolore montre les convictions de Pierrette. Elle est une loyaliste qui ressent un fort attachement à la mère patrie. Elle reçoit tous les clients sans jamais trop montrer ses convictions personnelles. Les deux enfants du couple se sont déplacés sur Nouméa pour les études puis pour le travail. Ils viennent dès qu’ils sont disponibles pour passer quelque temps avec leurs parents.

Le village regroupe plus de trois cent cinquante européens,  dans les alentours, sur des propriétés dispersées le long de la route municipale qui mène aux tribus les plus éloignées. Pierrette fait partie d’une association qui s’adonne à la couture et à l’activité culinaire. Les membres bénéficient d’interventions de professeurs de couture et de cuisine venant du lycée professionnel du grand bourg d’à côté ;Le samedi après-midi, Pierrette assiste avec assiduité aux cours proposés. Son mari la remplace à la caisse. Pierrette n’a confiance qu’en lui et refuse de prendre une vendeuse pour l’aider. Le dimanche, elle ferme l’épicerie, car elle se rend à la messe soit dans le bourg d’à côté ou bien à l’église de la tribu la plus proche. Elle est pratiquante et le répète à qui veut l’entendre.

Le samedi 11 décembre 2021, il n’y a pas de cours assuré par les bénévoles, toute la commune est dans l’espoir et la crainte du résultat du référendum de demain. Pierrette a fermé boutique, ce samedi après-midi. Un écriteau pend sur la porte de l’échoppe « Dimanche 12 décembre : Fermé ».

Aglaë n’est pas allée au champ aujourd’hui. Elle sent bien que son mari est angoissé face à ce résultat, qui sera proclamé ce dimanche en fin d’après-midi.

Le dimanche matin, Pierrette et son mari Etienne se dirigent à pieds vers la Mairie. Ils se placent dans la longue file qui s’étend en dehors du bâtiment. On se salue, en ayant un petit sourire, avec l’espoir que l’on gagnera. Juste devant Pierrette, il y a Aglaë, qui baisse le front. On peut lire dans ses yeux le malaise de savoir que Pierrette et elle n’ont pas les mêmes convictions. On se salue sans se perdre en effusions comme d’habitude. Personne ne parle dans la file qui avance lentement vers le bureau. Deux bulletins : « OUI/NON ». Chacun prend son enveloppe et se dirige vers l’isoloir avec les deux bulletins. Pierrette pénètre dans l’isoloir, elle place son bulletin dans l’enveloppe et ne peut s’empêcher de jeter un œil dans le sac qui reçoit les bulletins non utilisés. Elle est surprise de voir le grand nombre de bulletins NON qui en garnissent le fond. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Elle veut vite rentrer pour boire un bon verre d’eau et téléphoner au plus vite à son fils, et à sa fille pour leur rappeler combien ce vote est important pour l’avenir du pays. Elle sait bien qu’ils iront voter mais elle a besoin de partager son angoisse avec ses proches. Son mari a branché la radio pour pouvoir entendre le taux de participation en milieu de journée. Aglaë est retournée vers sa tribu avec son mari. Elle préfère aller dans la petite église pour prier, pour que tout se passe au mieux après le référendum. Elle passera l’après-midi près de la rivière, allongée sur la natte de pandanus qu’elle a, elle-même, tressée. Son mari a pris sa sagaie pour pouvoir piquer une ou deux belles carpes. Ils n’osent pas parler du vote, ni des rencontres qu’ils ont faites au bureau de vote.

Ils pensent que leurs enfants iront voter cet après-midi. Ils sont perdus dans leurs pensées respectives. Parfois, ils pensent tous les deux qu’actuellement, le pays est déjà à la frange d’une indépendance depuis l’Accord De Nouméa.

Pourtant jusqu’ici Aglaë appréciait beaucoup Pierrette, elles s’étaient toujours connues. Pierrette a fréquenté l’école publique du village alors qu’Aglaé a toujours fréquenté l’école catholique, bien plus proche de la Tribu. Mais les enfants se rencontraient souvent pour des jeux inter-écoles. C’était l’occasion de se rencontrer à travers ces activités sportives. Tous les enseignants donnaient à ces journées un sens fraternel du destin commun. De plus, Pierrette savait qu’elle était née le même jour qu’ Aglaë dans le petit dispensaire du village.

Comment la politique avait-elle pu faire naître des antagonismes aussi forts à des personnes d’un même village qui avaient autant de liens amicaux?

Comment retrouver cette fraternité après avoir vécu trois référendums couperets traduits par une question binaire, Oui/Non ?

Où suis-je ?

Qui suis-je ?

Pourquoi tant de haine après tant d’années où elles avaient su rire dans les rues, vivre dans la commune, jouer sur les mêmes terrains, prier dans la même église, chanter à la messe ensemble ?

Toutes ces questions trottinent dans ma tête, quand soudain je me dis que nous ne sommes qu’en juillet 2021, le douze de décembre est encore loin !

C’est le temps des Jeux Olympiques d’Été de Tokyo. On attendra, on verra !!! On saura !!!

Et pourtant…