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Une  anecdote du petit train de Païta, Maryse KIBANGUI

Une  anecdote du petit train de Païta, Maryse STEEL

 

Aujourd’hui c’est l’anniversaire d’Eugénie, elle a neuf ans. Un repas de famille est prévu au Mont Mou sur la propriété de son oncle. Il possède quelques têtes de bétail et des chevaux. La petite fille habite Nouméa, le seul moyen de se rendre chez son oncle est de prendre le petit train de Païta.

A cette idée elle trépigne d’impatience, le voyage en train l’enthousiasme autant que la perspective de la fête et du gâteau à venir. Elle le prend souvent le dimanche en famille. Pendant les fortes chaleurs, chacun apprécie les baignades dans les trous d’eau limpide et froide de la Caricouié.

Pour Eugénie chaque départ est une nouvelle aventure  ! La locomotive imposante, fumante, assourdissante l’effraie autant qu’elle la fascine. Les voyageurs se retrouvent devant la gare, se saluent, échangent des nouvelles dans un joyeux tumulte…. Certains ne viennent que pour voir le train partir.

Pour l’occasion les dames portent leur broche en camée, un chapeau orné de fleurs et une ombrelle blanche en dentelle. Les messieurs sous leur chapeau à large bord sont en habits blancs du dimanche, les souliers parfaitement lustrés.

Trois des cousins d’Eugénie sont du voyage, Emile, André mais surtout Edouard le benjamin, son préféré. Edouard est différent, plus lent que ses frères, il ne leur ressemble pas. Son visage tout rond est comme barbouillé. Ses yeux sont si tirés qu’ils disparaissent complètement quand il sourit, et il sourit souvent Edouard…. Tout le monde l’appelle « Doudou » mais pas Eugénie, elle n’aime pas ce surnom. Les enfants se moquent de lui, de sa démarche, de sa façon de parler. Il ne va pas à l’école malgré ses dix ans. Les adultes sont gênés en sa présence et lui parlent comme s’il n’avait que quatre ans. La fillette et lui se comprennent sans parler, d’un regard. Il se sent protégé et ce qu’elle voit chez lui c’est son cœur plus vaste que le ciel et l’océan réunis.

C’est bientôt le moment du départ, la locomotive rugit comme un dragon qui se réveille. Eugénie tient fermement la main de son cousin qui tremble un peu. Ses parents s’installent dans le dernier wagon, eux choisissent la banquette juste derrière, loin des ouvertures pour éviter les escarbilles. Emile et André partent vers la plateforme arrière en se poussant et en pouffant de rire. Ils devront rester debout et se tenir à la balustrade car il n’y a pas de siège.

Le petit train démarre enfin et il roule si lentement que les passagers peuvent admirer le paysage, les majestueuses fougères arborescentes, les grands bois noirs. Parfois, à la bonne saison, ils aperçoivent des goyaviers chargés de fruits mûrs. Dans la plaine de Nondoué, les cochons d’un éleveur se mettent à courir près de la voie ferrée. Cette course folle déclenche les rires des voyageurs. Certains se penchent au travers des ouvertures pour  encourager à grands cris les pourceaux pris de panique. Ils finissent par bifurquer et disparaissent dans les hautes herbes. Le calme revient, de courte durée, au passage du tunnel un certain brouhaha reprend dans les wagons, des exclamations , des moqueries fusent de toute part…..

Aux abords de Païta, Emile et André paraissent fébriles, ils parlent à voix basse puis éclatent de rire bruyamment. Ils sont cramponnés et se penchent sur la balustrade. Ils semblent attendre quelque chose. Leur comportement intrigue Eugénie, sa curiosité est la plus forte ! Elle entraîne Edouard près d’eux. Le train longe les maraîchages des travailleurs vietnamiens. Soudain l’excitation des deux garçons monte d’un cran. Un homme, un asiatique, habillé tout en blanc passe à bicyclette sur le chemin qui borde la voie. C’est à ce moment qu’ils lancent un projectile sur le cycliste. Aussitôt sa vareuse et son pantalon sont souillés d’un jaune dégoulinant. Ils ont lancé des œufs ! L’homme pose pied à terre, il crie dans sa langue, poing levé , le visage révulsé ; mais le petit train poursuit sa route…..Edouard et Eugénie sont tétanisés devant cette scène. Les  garçons rient aux éclats en se tapant sur les cuisses et se félicitent de ce tir réussi.

Brusquement Edouard en furie se jette sur l’un de ses frères, il tente de le frapper à coups de poing et de pied. Celui-ci lui tient les poignets et le maintient à distance, il se moque de son impuissance. André s’en mêle, lui tire les oreilles et les cheveux. C’en est trop ! Eugénie se lance dans la bagarre. Alertés par les cris les parents d’Eugénie et d’autres voyageurs se précipitent pour séparer les enfants. Edouard ne décolère pas, il tente de dire ce qui s’est passé. Il bafouille, il bégaie de rage. La petite fille lui prend la main, calmé, il commence à se balancer d’un pied sur l’autre. Après avoir écouté les explications d’Eugénie, ses parents font planer la menace d’une correction à coups de nerf de bœuf dès l’arrivée.

Le calme revient dans le wagon et le train arrive enfin à destination.  L’oncle et la tante de la fillette les attendent devant la gare, elle saute au cou de sa tante qui lui murmure à l’oreille : « Une surprise t’attend derrière le sulky, joyeux anniversaire ma petite Eugénie ».

C’est un poney, elle n’en croit pas ses yeux, il est magnifique dans sa robe beige clair.  Edouard la rejoint, ils caressent l’abondante crinière blanche. Il a un amour spontané pour les animaux, il n’en craint aucun.« Tu pourras t’en occuper et le monter chaque fois que tu viendras sur la propriété »  lui dit son oncle. Les deux enfants rêvent déjà de chevauchées dans les plaines à niaoulis . Ils oublient la bêtise et la méchanceté des plus grands.

Rien ne pourra gâcher cette belle journée d’anniversaire.

Maryse STEEL