Août06

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Nouvelle variation sur la sacoche : texte de Fabienne DESEEZ

Le sac abandonné, Fabienne DESEEZ                                      Ouvrir la photo

Je jetai un œil sur ma commode. 8H30. Déjà ! Mon petit chien, lové dans un creux de ma couette, sortit de sa tranchée, la queue frémissante. A travers la fenêtre, le temps était très incertain. j’enfilai ma tenue de promenade, et pris un petit déjeuner rapide.

Direction le parc Brunelet !

Un vent frais caressait la fourrure de mon chien qui semblait l’apprécier. Titus se dressait fièrement devant moi, le museau avide de nouvelles sensations. La petite communauté des chiens et de leur maître s’était en grande partie, abstenue, mises à part quelques rares personnes, qui comme moi, avaient trouvé le courage de sortir leur animal de compagnie. Titus se mit à tirer vigoureusement sur sa laisse. Il avait repéré un joli bichon qui courrait dans l’herbe. Sur un banc, une grand-mère observait son petit-fils sur son tricycle et les vas et vient joyeux de cette petite boule de poils blanche. Titus les rejoignit. Je me frayai une place sur le banc encombré de sacs. J’observai à mon tour les chiens et l’enfant tout en m’entretenant avec la mamie intarissable. Nous nous quittâmes bientôt mais nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain matin, au même endroit.

Quand je revins le lendemain, le vent agressif nous poussait vers la sortie. Des gouttelettes de pluie me rappelaient que j’aurais été cent fois mieux à la maison sous une douche bien chaude. Titus, au contraire, batifolait follement. Le parc était à nous. Tous les habitués du parc étaient absents; que pouvaient-ils bien faire à présent, chez eux ? J’imaginais d’interminables parties de Monopoly autour de la table. Les dés étaient jetés. La case « Prison » pour tout le monde. Une maman préparait un gâteau avec plein de chocolat, sous les yeux attentifs de sa petite fille. Ma grand-mère et son petit fils avaient dû trouver, eux aussi, une nouvelle activité pour combler ce vide.

J’arrivai au niveau du banc que nous partagions la veille. Un sac à main fourre-tout, brillant de mille feux avec des petites touches de rouge, de vert de bleu, cerclées de dorures sur fond blanc, trônait fièrement au beau milieu du banc. Ce n’était pas le genre de sac qu’on oublie sur un banc. L’idée m’effleura que j’aurais pu le garder pour moi, mais un sentiment de culpabilité vint balayer cette pensée. Il était ouvert mais encore rempli comme si la propriétaire l’avait oublié, négligemment. Cela me semblait bizarre. Je scrutais autour de moi, mais il n’y avait vraiment personne à l’horizon. Je trouvai facilement le porte-feuille. Elle s’appelait Inès Bonnemaison et habitait Nouméa dans le quartier de Val Plaisance, comme moi. Il y avait aussi un billet de 10 000 francs. J’y trouvai une lettre qui était datée à l’heure à laquelle elle avait été écrite, une demi-heure à peine avant mon arrivée.

« Je remercie la personne qui se sera intéressée un temps soit peu, à moi. J’aurais existé ces quelques instants pour quelqu’un d’autre, c’est déjà beaucoup. Tout est trop triste pour moi. Je vais voir ailleurs, si la vie est meilleure. Elle le sera forcément. Quand vous aurez trouvé cette lettre, mon âme aura quitté cette terre et mon corps s’étendra en bas d’un pont, sans vie. Cette vie, je ne l’ai pas choisie. Je n’en veux pas. Il faut du courage pour vivre, mais encore plus pour mourir. Adieu à vous, les terriens. Merci de m’avoir lue. »

Sur un pont, mais quel pont ? J’appelai la police. Cela ne répondait pas. Je pris mon chien dans mes bras et me pressai vers la voiture.

Dans un cas extrême a-t-on le temps de réfléchir ? Dieu m’est témoin que je n’aimais pas les jeux de hasard, mais je n’avais pas le choix. S’il y avait une chance, même infime d’arriver à temps, je devais la saisir. Je pensais, à l’ancienne SAV express. J’avais ma direction. Je fonçai tête baissée à la recherche d’Inès.

La circulation était très fluide mais même pour elle, Je ne pouvais pas brûler les feux rouge !

Et si elle n’avait pris la SAV-Express ? Je profitai d’un feu, pour recomposer le 17. Personne. Vert ! Je fonce. Enfin la sortie de Nouméa. Elle était peut-être déjà morte. Je ne devais pas y penser. La sortie Rivière-Salée était annoncée. Enfin la police me répondit et je leur dis qu’une femme allait se suicider d’un pont et précisai où je me trouvais.

Tout en conduisant, j’aperçus une silhouette sur le pont. Je ne la quittai plus des yeux. C’était une femme. Sa robe très colorée contrastait avec la grisaille du ciel. Elle était sur le point de se jeter dans le vide. C’était elle ! J’en étais sûre. J’eus l’impression qu’elle me regardait. J’arrêtai ma voiture en plein milieu des deux voies.

Je hurlais de toute mes forces. Si elle tombait, elle me tuait. Quand les policiers sont arrivés la chercher, un cinquantaine de voitures étaient arrêtées derrière la mienne.

Tout le monde avait eu très peur. Une vie avait été sauvée.

Aujourd’hui, Inès m’accompagne souvent au parc. Nous retrouvons la grand-mère, son petit bichon et son petit-fils qui veut être cycliste plus tard.

Inès a trouvé le bonheur auprès d’un jeune policier, bien musclé. Le premier à lui avoir parlé. Le coup de foudre entre eux fut immédiat.

À vous, tous les gens malheureux, laissez vos sacs à l’entrée du parc. Il y a tellement de belles choses à faire en cette vie !

Fabienne DESEEZ, PLP Lettres