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L’ail et l’oignon, Joël Paul

L’ail et l’oignon,

 

« Ne me laisse pas. Seul, j’ai trop peur. Je ne supporte plus que ta présence. Les regards des autres personnes m’indiffèrent ou m’indisposent. Il y a trop de compassion ou trop d’indifférence dans leurs yeux. Surtout ceux des médecins, ils m’effraient vraiment. Ils sont froids, trop professionnels, sans humanité. Comme ce cancérologue indien qui m’a annoncé mon lymphome de Burkitt, comme si je venais d’attraper une mauvaise grippe. Je ne supporte plus les remèdes. La plupart du temps je les recrache quand l’infirmière a le dos tourné. J’en ai déjà tellement ingurgité avec mes pneumopathies bactériennes récurrentes. Je suis à bout, Jordan. Donne-moi tes mains !»

Jordan s’exécuta, comme toujours. Il tendit ses mains au dessus du visage émacié de son ami. Amana les plaqua prestement sur son visage.

« Merci, tes mains me font du bien », ajouta-t-il, la voix étouffée par les mains de son ami.

Le manège durait depuis des mois. Jordan lui rendait visite et, chaque fois, se prêtait à ce rituel des mains. Amana humait avec délice l’odeur de ses paumes sans qu’il n’en comprenne le sens. Rassasié, repu de tendresse, Amana finissait toujours par fondre en larmes. Ses sanglots salés se mêlaient souvent à ses propres larmes.

Ce rituel des mains, car c’était devenu un rituel, finit par agacer Jordan. Cela faisait trop longtemps qu’il se laissait faire. Un jour, fatigué de ses allées et venues à l’hôpital après sa journée de travail, il s’en entretint avec Amana.

— Pourquoi as-tu besoin d’inhaler l’odeur de mes mains de cette façon ? C’est lassant à force. Mon parfum te manque-t-il à ce point ? Ai-je un arôme particulier ? Est-ce la douceur de ma peau que tu recherches ou as-tu besoin de te prouver que tu m’aimes encore ?

— Non, Jordan. Tu n’y es pas. Je pose tes mains sur mon visage pour une autre raison.

— Tu me l’expliqueras une autre fois. Je dois partir.

— Ne me laisse pas seul, je t’en supplie, j’ai peur.

— Demain, demain mon amour, je vais revenir. Je ne t’abandonnerai jamais.

— Reste !

— Je ne peux pas. À demain »

Jordan s’éloigna d’Amana avec difficulté. S’éloigner de son ami, c’était comme s’arracher de l’attraction d’un d’aimant. Il était brisé d’assister à l’agonie de son amant.

« Je dois partir, tu vas guérir Amana, on ne meurt plus du VIH. J’ai refait la décoration de notre bure[1], ajouta-il en tournant les talons ».

Il prit rapidement la direction de la sortie.

Le lendemain, ils reprirent leur conversation comme s’ils ne s’étaient pas quittés.

— Tu ne luttes plus Amana. La confidence que tu m’as faite en avouant que tu recrachais tes traitements est une folie.

— Je vais mourir Jordan, nous le savons tous les deux, pourquoi se mentir ? « La mort se contemple en face », disait ma mère.

— Je sais tout ce que disait ta maman. Tu m’en as tellement parlé.

— Pas autant que je l’aurais souhaité. Tu n’imagines pas ce qu’elle représentait pour moi. Ma mère était mon étoile, mon guide, ma raison de vivre. »

Quand Amana parlait de sa mère, Jordan se taisait, il écoutait religieusement, connaissant les liens brisés trop tôt qui les unissaient. Jordan savait qu’une fois de plus Amana allait tirer sur le fil de sa mémoire et ramener à la surface la tendresse de sa mère, les souvenirs de son enfance. Il était si pâle, si maigre, en aurait-t-il la force ?

Jordan s’assit au pied du lit.

« Tu sais Jordan, ma mère était une petite femme solidement charpentée, une travailleuse infatigable. Elle cuisinait jour et nuit, pour nourrir ses enfants. Notre père était absent, elle cuisinait pour nous et pour les autres, ses clients. La pièce de vie de notre vale[2] grouillait de monde en attendant la distribution de ses bons petits plats. J’ai l’impression de l’avoir toujours vue en train de hacher ses légumes, son root crops[3]. Il y avait toujours un ragoût qui chantait sur la cuisinière. Les saveurs mêlées à la vapeur d’eau s’envolaient pour inonder la pièce de ses effluves. Je restais souvent de longues minutes à la regarder, à attendre qu’elle s’aperçoive de ma présence. Quand ce moment de bonheur arrivait, elle posait ses mains sur mon visage comme pour me bénir. Je les maintenais en m’agrippant à ses poignets pour prolonger cet instant. J’étais au Paradis, je rêvais. En quelques minutes j’étais transporté comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry dans des univers merveilleux.

Quand elle voulait reprendre ses tâches de cuisinière, je protestais. J’étais friand de ces moments de tendresse privilégiés. Le souvenir le plus puissant que j’en garde, c’est le parfum, l’odeur de ses mains. J’associe toujours un souvenir à une fragrance. Ses mains sentaient toujours l’ail et l’oignon. J’adore ces senteurs là. Sa spécialité culinaire était le Fijian kokoda, la salade de poisson cru. Elle y mettait beaucoup d’ail et d’oignons qu’elle épluchait et tranchait comme un maître cuisinier japonais.

Tu comprends maintenant pourquoi, j’aime humer l’exhalaison de tes mains. C’est pour retrouver ces moments de bonheur, pour me remémorer ma mère. Le souvenir de ses paumes apaisantes sur mon visage, me rappelle ce visage d’enfant minuscule (…) protégé par les mains d’une géante. »

Amana s’assoupit, las d’avoir trop parlé. Jordan resta un bon moment immobile pour ne pas le déranger et le regarda intensément. Il le vit soudain se contracter et gémir à cause d’une douleur qui venait de frapper à la porte de son cerveau. Jordan posa ses mains sur son visage, Amana s’apaisa.

Alors seulement, il lui murmura d’une voix douce : « Dors mon petit, dors mon petit prince ! ». Certain que son ami avait épuisé son quota de force pour la journée. Il quitta la pièce sur la pointe des pieds, silencieusement. Il ouvrit délicatement la porte de la chambre. Avant d’en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois pour lui dire à voix basse : « Dors mon petit prince. Je vais hacher de l’ail de l’oignon ce soir. Je vais en faire une mixture dont l’arôme va se répandre dans notre bungalow… Tu seras avec moi cette nuit. »

 

 

 

 

Cette nouvelle m’a été inspirée par l’évocation du souvenir émouvant de la mère de Peter Sipeli pendant son intervention sur le paepae du centre culturel de Papeete à l’occasion du salon du livre de Polynésie en novembre 2017. Joël PAUL

 

 

 

 

[1] L’habitat traditionnel des îles Fidji, est le « Bure ».

[2] La maison d’une famille Fidjienne est appelée « vale »

[3] Le root crops est composé de légume, racine, plante alimentaire, fécule.