Août22

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Sur Victoire de ultraviolette

http://ultraviolette.over-blog.com/article-un-si-long-battement-de-coeur-de-claudine-jacques-119645847.html

article d’Evelyne André-Guidici

Un si long battement de cœur de Claudine Jacques

Victoire, commence et se termine comme un long frémissement. Tout y est sensualité et mélange à l’image de la Nouvelle-Calédonie, île où se déroule la trame du roman. Tous les sens sont en éveil. C’est d’abord la vue, comme lorsque Victoire, enfin libérée de son « Boulet », s’éveille au monde et peut s’extasier devant « un pin colonnaire déchirant l’azur ». C’est le goût de la confiture de goyave, « le sucre rouge sur les lèvres » des enfants, le parfum des « fleurs odorantes et délicates des caféiers », le « joyeux tintamarre » des merles des Moluques… C’est surtout le toucher à travers l’eau, élément féminin et sensuel. Elle se décline à travers la moiteur qui précède le cyclone, la fraîcheur d’une baignade en rivière, « l’averse chaude » qui donne des frissons. Le toucher est aussi celui de la peau. Les peaux blanches, brunes, noires, se mélangent, tissent un métissage épicé. A la lecture, on prend une brassée de sensations, d’odeurs, de paysages.
Les paysages de la côte ouest apparaissent en effet par touches d’impressions, de couleurs : la terre rouge, le bois noir, les « verts de la forêt ». Claudine Jacques propose un voyage dans le temps et l’espace, de Poya à Nouméa, en passant par Bourail, Moindou, Bouloupari… « Bout de Paris », dira Madame Charles, navrée de se retrouver exilée si loin de la capitale. Roman historique des premiers colons, Victoire est pétri de références aux communards comme Louise Michel, francs-maçons comme Rochefort, insurgés arabes et déportés comme Mokhrani. C’est dans ce cadre richement renseigné que prennent vie les multiples péripéties, car ce livre est mené par l’action. Chaque fin de chapitre, comme dans une revue à épisodes, emmène au suivant, sous le souffle d’une vie trépidante : rencontres, meurtres, batailles et trahisons.
S’il peut se lire comme un roman de cape et d’épée, ou, oserais-je dire, le premier roman de manou et de tamioc, le tome I d’Un si long battement de cœur, a aussi les aspects d’un conte philosophique. En suivant le pas alerte de la belle et fougueuse Victoire, on entre dans le sillage d’une « femme libre, décidée à mener sa vie debout », car Victoire est aussi une héroïne qui montre une image de la féminité déliée des préceptes religieux ou moralisateurs. C’est un être, à l’écoute de son corps, de ses besoins de ses envies… Mais cela est-il suffisant au temps des premiers colons et dans une société faite par et pour les hommes ? « Maman, sommes-nous prisonnières, ici » demande naïvement la fille à sa mère… Cette question peut être celle de la condition féminine. La liberté de Victoire réside-t-elle seulement dans sa faculté à sauter de cage en cage ?

« Toutes les saveurs de ma vie sont rassemblées ici », conclut l’héroïne à la fin du roman. Toutes les saveurs de la vie se retrouvent dans ce roman, vif comme le battement d’un cœur qui s’affole d’amour, pris dans le maillage des communautés et la certitude d’un destin qui s’accomplit.