Ecrire en Océanie au Chai de l’Hippodrome, Nouméa, 20 décembre  2019 Déc22

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Ecrire en Océanie au Chai de l’Hippodrome, Nouméa, 20 décembre  2019

Présentation par Nicole ISCH de Jean-François Vernay, La séduction de fiction, Paris, Hermann, 2019, 216 pages.

Introduction

Quel lecteur n’a pas fait l’expérience d’une proximité intime et empathique avec un texte de fiction qui le charme et l’emporte ? JFV, essayiste et chercheur en littérature, s’interroge sur les mécanismes de ce pouvoir de séduction des textes, dans deux ouvrages complémentaires :

Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature et plus récemment, La Séduction de la fiction, paru en mars 2019 aux éditions Hermann, et qu’il s’agit de vous présenter ce soir.

Bref rappel

Dans Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris: Complicité, 2013), Jean-François Vernay, en esthète épicurien, évoquait d’entrée de jeu les réflexions d’Horace et de Tzvetan Todorov pour déplorer la sécheresse avec laquelle les textes littéraires sont souvent abordés : point de sensibilité, point de poésie mais l’abord aride de la critique moderne ou traditionnelle ! Il s’appuyait sur les progrès de la neurobiologie afin de prôner la réhabilitation de l’affectivité et le recours à une “anthropologie nouvelle”, cheval de bataille du philosophe Michel Lacroix. Il entendait montrer dans ce livre que “la littérature se nourrit bien de l’émotivité et que l’Homo sentiens qu’est le lecteur ne saurait y être insensible” (PREL: 14).

Jean-François Vernay poursuit cette piste dans son nouvel essai, La séduction dela fiction (Paris: Hermann, 2019), développant une réflexion théorique qui prend pour objet la fiction romanesque, pour en cerner la finalité et en démonter les mécanismes. En quoi la fiction répond-elle à un besoin ? Qu’est-ce qui entraîne son pouvoir de séduction ? Quels grands penseurs viennent conforter la thèse de la primauté de l’affect en littérature ? Quels sont les bénéfices que tire le lecteur d’une lecture empathique ?

Définition

A l’inverse des écrits documentaires, la fiction romanesque n’a pas de finalité pratique ou utilitaire. Elle n’est pas non plus une forme de recherche de la vérité, comme le serait un ouvrage scientifique ou philosophique. C’est une distraction, une imagination qui vient recréer le réel.

Quelles sont les techniques de séduction habituellement utilisées ?

Lorsque la fiction romanesque se matérialise dans un livre, son pouvoir de séduction peut être induit artificiellement par les techniques commerciales qui jouent sur la présentation attrayante du livre, sur l’impact des prix littéraires, sur la publicité qu’assure le nom de l’auteur. Le livre, qu’il soit ancien ou contemporain peut séduire par sa matérialité qui sollicite les sens : vue, toucher, odorat et ouïe. C’est tout le propos du premier chapitre de La séduction de la fiction.

Eros et lecture : parallèle et métaphore filée

Cependant les fictions romanesques séduisent également par la complicité qui se crée entre le lecteur et les personnages du roman et par extension entre le lecteur et l’auteur. Il s’agit de lecture empathique, voire de symbiose spirituelle, abordées au chapitre 2 avec l’attachement à l’objet livre. Jean-François Vernay va jusqu’à parler de rencontre amoureuse avec le livre, voire d’érogénéisation du texte : “pour séduire, il faut plaire et pour plaire, il faut parfois distraire” (PREL: 47). Dans ce rapport de séduction, l’écrivain déploie ses atours et ses atouts pour emporter l’adhésion du lecteur au récit. Ce duo amoureux écrivain/lecteur est conforté par les théories de Robert Scholes qui associe création et procréation en décelant “une homologie entre les rythmes orgastique et romanesque” (SF: 101) !

Sexualité dans la lecture

De même les recherches de Freud en psychanalyse et sur les théories de la sexualité viennent conforter le chercheur : le jeu auquel s’adonne très tôt l’enfant est création poétique et déploiement d’affects. L’enfant, tout comme le poète, l’écrivain, se crée un monde à lui, tous deux sont démiurges d’un monde. Ils font acte de liberté, s’affirmant face à la réalité, créant du plaisir, rejetant déplaisir et sérieux extérieurs (PREL: Ch 5).

Il peut paraître exagéré de présenter l’écrivain comme un fabulateur, marionnettiste conscient des plaisirs organiques grâce à sa connaissance du cerveau et des émotions (SF: Ch 4, 6 & 7) ; pourtant cet hédonisme artistique est conforté par les recherches en neuroscience : face à un environnement hostile ou décevant, l’imaginaire devient complice de la réalité et la transforme à souhait, pour reprendre la thèse du psychiatre Roland Jouvent (SF: 83). La vraisemblance est cependant ménagée tant au niveau spatio-temporel qu’au niveau du caractère plausible des personnages, garantissant la projection du lecteur et son emprise affective dans un monde certes transformé, mais qu’il reconnaît. Ne peut-on en effet percevoir la fiction comme un aménagement du réel ?

 

 

Quels sont les bénéfices ?

Les bénéfices sanitaires et institutionnels de la fiction sont nombreux et passés en revue dans les chapitres 8 et 9 de La séduction de la fiction, amplement argumentés et fondés sur les travaux de Pierre-Louis Patoine, Roslyn Arnold, Véronique Larrivé, Jean-Marie Shaeffer et d’Alexandre Gefen, pour ne citer qu’eux. Ainsi puisque la littérature est goût, plaisir, il convient de réhabiliter la subjectivité qui en est le socle. De même il est impensable d’évacuer la jouissance esthétique, les théories de la psyché et les avancées des neurosciences.

Apports et explications des neurosciences

S’appuyant sur les neurosciences et la psychologie cognitive, Jean-François Vernay soutient que la fiction romanesque répond à un besoin fondamental : le besoin de fabuler ou d’affabuler : “ Être imprégné de fiction, c’est porter de l’altérité en imagination … Attendu que son activité psychique procure du plaisir au lecteur et obvie le déplaisir, la fiction participe de la joie de vivre par l’enchantement de notre quotidien” (SF: 183). Ce besoin, universel et humain, est à la fois cognitif et émotionnel.

Conclusion

Jamais l’expression « lecture-plaisir » n’aura autant fait sens ! Souhaitons donc à chaque lecteur des lectures empathiques et hédonistes, qui l’inondent d’émotions, d’affects, dans le monde de la fiction romanesque. Voilà une belle opportunité d’analyse textuelle pour les chercheurs, pédagogues et didacticiens : cet ouvrage abondamment et sérieusement nourri, contribuera certainement au renouvellement de la critique littéraire.

Nicole Chardon-Isch, enseignante en Lettres Classiques, Docteure en Sciences du langage, mention complémentaire FLE