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Article de Nicolas KURTOVITCH dans la revue Nebraska

Bonsoir les amis
Voici un texte que j’ai publié dans une revue de l’Université du Nebraska, où je devais me rendre suite à une invitation, en 2020…mais Mister Covid est passé par chez nous et par chez eux.
Bonne lecture et je vous dis à bientôt ! Merci de votre attention.

À partir des modelages en terre de Maryline Tidjepache

Je sais mon immédiat, j’ouvre les yeux,

me reconnais.

—Kurtovitch, Modelages

Le texte qui suit est un hommage, à la fois, au talent et au travail, de Maryline Tidjepache, sculptrice, ainsi qu’à la vie en Nouvelle-Calédonie, dans ses multiples dimensions, celles de la joie et du désir, des angoisses et des espérances. Une vie simple cependant.

***

Je suis née de la terre par la volonté de l’eau des pierres des montagnes du vent du souffle

du ciel, transformée en boules mouillées puis plaquées sur l’air, corps kanak

Il faut du silence, laisser la tristesse s’en aller; il faut du silence, l’amertume trouve son chemin

du ventre à la bouche ; il faut du silence et s’endormir enfin en laissant les mains bouger lentement, à petits coups et seules

La vie est solitude à quoi bon s’attendre à trouver quelque part son amant, mais il faut aussi se tenir nue sur la terre, celle que je vais pétrir de mes talons, de mes genoux, des paumes de mes mains; celle sur laquelle je crache et pleure avant de la prendre encore mouillée et

donner formes humaines aux esprits

Après-tout il ne s’agit peut-être que de remonter les témoins du fond des âges, d’en appliquer les signes sur les ventres, les visages et les nuques; d’attendre la terre sèche l’humidifier de nouveau.

Garder tout contre soi l’amour des siens s’y perdre

Et comment ne pas danser en surgissant de nulle part comme surgissent du sol, des pierres et des souches ? Comment ne pas plier les genoux, se poser sur la plante des pieds, lever la tête le regard le cœur, armer son bras pour un lancer ? Pourquoi ne pas voir les yeux fermés ce qui ne se voit pas, ce qui se sent dans le mouvement et le déséquilibre d’un instant ?

Danser toujours, danser, se suspendre au ciel, se libérer de la boue. Voilà ce que je fais.

Finalement arrivera le jour (où) poussé par les racines et tiré par mes mains à la lumière au vent, au regard de mes frères, se tiendra un corps de terre, d’eau et d’amour, clamant à la surface du Monde : Je suis enfin debout, peut-être encore courbée et incertaine ; mais je me

tiens là, par mes pieds encore mêlés au sol, par mon souffle indissocié du souffle de la forêt

où réside mon clan. Je suis là, à la fois être de rage et d’amitié. Regardez ! Arrêtez-vous ! Lisez sur ma peau encore fragile ! Je suis de cette île ! Lisez au fond de mes crevasses la douleur de la muette qui aujourd’hui, s’échappe de la gangue, frappe au cœur.

Et maintenant, je n’ai plus qu’à oublier l’eau et la terre, oublier également l’esprit et ma volonté. Oublier le désir de donner naissance, me contenter de mes mains abandonnées, libres indépendantes et reposées, les laisser, elles seules, agir, oubliant du même coup doigts et pouces, boue et lianes. Je ne désire plus rien d’autre qu’être là, accroupie ou debout, légère ou ployée sous le fardeau. Droite, appuyée sur mon ventre, allongée sur les grains de terre et regarder mes paumes lisser les corps, délivrer mon cœur des angoisses.

(Ainsi) ai-je franchi une porte, un passage et une étape, une passe dans le récif qui borde ma vie. (Ainsi) les mains boueuses à la rencontre de mes Vieux, les exhibant du passé. Je sais mon immédiat, j’ouvre les yeux, me reconnais. Ce n’est pas tout, j’invite à passer le regard au travers du voile, à s’enfoncer en moi, découvrir la force d’aimer, de connaître la force de dire le désir de ne plus voyager seule.

***

Maryline a, de ses mains, modelé des corps de femmes – il y avait le corps d’un homme aussi – dans une boue rouge. Une série de cinq modelages qu’elle a ensuite posée sur un socle en pierre. Un pour chaque sculpture. Sur ces socles, une couche de poussière rouge semée de petits rochers de la même couleur –, était étalée. Terre, eau, couleurs, formes, vides et mouvements se trouvaient avec justesse pour, pendant quelques minutes, m’emporter au-delà de la salle d’exposition, au-delà de mes préoccupations du moment, de mes fatigues et de mes doutes. Cinq sculptures – modelages de femmes, tout droit sorties du cœur et des doigts d’une artiste qui situe son travail dans l’éphémère puisque, à terme, ses modelages de terre finiront par disparaître en petit tas de poussière volatile, cette poussière qui est en puissance l’état ultime de notre corps. Les sculptures n’étant pas cuites uniquement séchées, elles étaient destinées à disparaître, petit à petit, le plus lentement possible au grès de la désintégration du matériau. L’air tout simplement, les souffles créés par le passage des personnes visitant l’exposition, puis le vent qui s’insinuait dans la pièce où elle a conservé son œuvre sont les principaux agents de cette érosion. Je ne sais pas aujourd’hui ce que sont devenues ces femmes de terre, sont-elles complètement désintégrées ? Sont-elles déformées par une usure différentielle en fonction de l’exposition aux éléments ?

Je ne sais pas, en moi elles ne disparaîtront jamais.

L’éphémère revendiqué a donc guidé mon écriture dans les jours qui ont suivi ma visite à l’exposition. Je n’ai en effet pu observer ces formes que peu de temps et une seule fois, c’est donc de mémoire que j’ai travaillé, volontairement. Ces allers-retours entre l’éphémère et la mémoire ont abouti à une véritable expérience ontologique de la vie. Interroger ma mémoire tout en imaginant le devenir d’heure en heure, face à l’usure du temps et des éléments, de ces formes, m’a conduit autant à interroger mon propre devenir et mes propres espérances de la vie, que la motivation de l’artiste et l’action de l’histoire dans sa conscience du monde kanak.

***

quoi de plus naturel en déambulant sur cette plage sans nom

que de contempler les vagues l’eau et le sable se rejoindre avec fracas

puis le regard s’élancer pour rattraper la houle au loin près des rochers

elle s’éloigne cette houle pour m’emporter par-delà mes pensées

jusqu’à rencontrer dans le chaos du monde un amour sincère

ce sont des nappes de nuages blancs dans le fond des vallées

comme rivières immobiles ils attendent que passent les bruits

doucement la nuit m’accompagne à leur rencontre

du fond de la terre les pierres disparues resurgissent

***

Cette œuvre transcende la violence de l’île. Elle conduit à une sensibilité ouvrant une porte vers le monde kanak, le sien. À travers ces formes rondes, pleines, dansantes quand il s’agit de la forme d’un homme, je pénètre les chemins souterrains de la vie jusqu’à la tranquillité. Ma tranquillité. Une création issue de deux mondes, deux sensibilités, deux énergies qui s’additionnent. Celle de la dynamique artistique incitant à l’invention et celle propre à l’artiste, sa volonté, sa capacité à insuffler de la vie dans la boue qu’elle entreprend de modeler. Elle me lie aux êtres invisibles présents, bien que des « médicaments » faits de feuilles précises, bien choisies, aient été posés, ils existent bien. J’aime les voir,

les entendre. Ces modelages, ces femmes et cet homme s’ils étaient un signal nous indiqueraient une direction – par là on entre et on voit – issue de la glaise l’être qu’il soit kanak ou non, une fois en Nouvelle-Calédonie est offert à la nature, à la topographie.

***

Serpentent les chemins vers nulle part

La raison défaille

L’ignorance devient seule source d’équilibre