Tags

Related Posts

Share This

N. Kurtovitch nous offre son poème « Les invisibles »

« voici le poème…lecture sous la pluie.
écrit au cours du voyage aux usa en octobre dernier pour y faire la lecture de « Autour uluru » et une intervention à propos de la pièce « Le sentier kaawenya », ce poème inspiré par les premiers habitants du continent. » NK

« Les invisibles »

La terre est le lieu

la terre est le sol

lieu sans surface

poussières aux lèvres

 

le sol porte les hommes d’ici

en grains parmi la multitude

roulés au cœur de la dune de sable

une vague irrésistible poursuit sa course

j’entends à peine leurs voix

seuls leurs souffles sur mon visage

disent une présence

 

mais dans chaque arbre heurté

il y a totems dressés contre l’histoire

lorsqu’au trait de l’écorce

reposent leurs visages

 

 

la rive porte des piliers par centaines

nus ou vêtus de noir et de pâles coquilles

ils tiennent un pont surgi d’une volonté nouvelle

soldats intrépides invincibles foules effrontées

 

au fond des yeux sans paupières

sur la peau de corps immobiles

dans le silence de lèvres asséchées

gisent forêts et prairies hivers et étés

femmes et enfants disparus un à un

colonnes de fumées buchers et sacrifices

sentiers enfouis rêves muets

où êtes-vous invisibles rouges-habitants de l’Amérique

 

 

sous nos pieds

sous nos pas

les pas des invisibles traversent le temps

aux côtés des bottes des roues ils

tracent les chemins devenus poussières

par la salive et le chant par le vent

les pas des invisibles portent nos pas

 

je m’éveillerai et entrerai dans le rêve

je vous verrai marcher je vous entendrai

dans l’impossible silence nommer ceci jour

ceci nuit l’avant et le présent l’empreinte

du maelstrom des pas sur vos chemins

 

le sol bouge

grondent sous le sol

pierres et rivières souterraines

ce qui se déplace ne se voit pas

ceux qui chantent on ne les entend pas

seul nous parvient le chaos de leur absence

ils ont beau gesticuler pleurer prier

parcourir les terrains par les anciennes pistes

ils interpellent les bêtes sauvages

dieux démons

qu’à leur côté ils se révoltent

ou piétinent à la nuit les routes droites

barrières et palissades

dressées travers la montagne

rien n’y fait

rien

invisibles ils demeurent

 

par la vapeur d’eau

la brume de ce matin

se dessinent sur les piliers du port

leurs visages

par milliers nous donnent rendez-vous

les corps aux interstices des bois

lézardes failles et faiblesses branches tordues

résistent aux marées

 

une ombre

se glisse à l’aplomb du gratte-ciel

une voix s’affranchit

déploie son chant de mort

alentour la chapelle Saint Paul

Manhattan

je marche entre pierres tombales

et mémoires

les âmes des anciens se tiennent au cœur de la ville

les cris des contemporains se perdent s’échappent

à leur tours indistincts

acier sur ciment chairs ou eaux noires après la digue

les âmes des morts d’aujourd’hui se tiennent au cœur de la ville

les oiseaux aux noms inconnus

se posent sur les pierres tombales

je devine à leurs cris la nuit guidera nos corps

radeaux aux défis des torrents jadis maitres de Manhattan

 

J’entends et je vois je sens j’aspire j’étreins

d’un grand amour

ces femmes aux bras des hommes

ces enfants émerveillés de la rue

un chant s’élève du sol s’allonge au pied de la ville

inattendu il accompagne le clapot

les ponts de bois de pierre de fer de fleurs

passés présents

aujourd’hui d’un seul élan malgré la rouille

s’élancent la vie se construit au pas des inaudibles

les rues une à une numéros je les énonce et affirme

ce n’est pas moi qui marche à la rue

la rue vient à moi

elle d’un seul élan me prend

elle, elle trace mon pas

et décide de ce que la vie m’offre

 

c’est elle qui dicte le temps passé à recevoir ses propres odeurs et parfums de la rue

joies et espérances puanteurs ou misères

longues heures par trottoirs et portion en terre

à recevoir d’elle ce qu’elle sait de la vie réelle

la vie de ceux qui aiment avec passion et jamais n’oublie

la rue porte la lumière quoi qu’il en soit

 

une porte s’ouvre une autre se ferme

un coin d’ardoise s’ouvre au soleil

un carrefour nous ouvre aux vents

et là, du néant un visage réapparait

il faut l’accepter et l’aimer comme autrefois

et là, un musicien se présente avec son espoir

le porter cet espoir, il est le message du ciel

le silence se fait une courte place

entre deux sirènes des urgences

il suffit donc de ces courtes illuminations

pour entendre en soi la voix de la compassion

au sein de cette fulgurance soudaines

aimer à haute voix

les être que l’on aime

 

ne demeurent identiques ni les passants

ni les regards sur nous de ceux qui s’attardent

les uns de quelques pas rapides se sont éloignés à jamais

les regards eux, ont transformé mon propre regard

en une balade autour des rochers qui occupent ma vie

 

une interrogation jamais interrompue

de ce que fut l’enfance et l’amour des siens

reprendre peut-être une déambulation

où s’installe

la paix promise à celui qui s’y abandonne.

 

il y a le matin tôt, d’une fin d’hiver

il y a ce soleil dissimulé derrière nuages gris et fumées

il y a tout dans ces rues à la fois nouvelles, anciennes

leurs vies rejoignent la mienne

ici ailleurs où je suis passé

un père conduit ses enfants à l’école

une maman conduit sa très jeune fille à l’école

là, tout demeure simple et facile

regards baisers

les doigts courent sur la peau du visage

regards sourires

suivent la course des petits sous une petite pluie

« restons quelques minutes dans les bras l’un de l’autre »

se dit, espérant retarder la séparation ce couple à la gare

et où vont les conduire leurs rues qui se séparent ?

 

au coin d’une autre rue deux jeunes enfants endormis sur le pavé

visages rayonnants et apaisés elles n’ont sur ce trottoir sale

que la jupe épaisse de leur mère

pour se protéger du froid et des regards

un temps une journée prendre ce qu’elle offre cette vie que nous n’avons pas choisie

 

un vent froid s’est abattu ce matin sur la ville

une pluie trop légère pour durer m’a réveillé

je me tiens de chaque côté du jour

habitant autant l’eau que le vent

à l’écoute des pas nocturnes

 

a l’écoute des courses du jour

guettant le souffle de chacun guettant le cri de chacun

lorsque plus rien ne fait obstacle

cela sera en moi digéré offrant à mon corps maigre

la vie intense de la rue

 

pas de brillant soleil

pas de chant d’oiseau la porte franchie

pas grand-chose sur quoi attarder mon attention

je vais m’assoir contre le parapet du pont ancien

ou gravir les marches interminables de ce quartier nouveau

une fois atteinte la plate-forme en haut

assis quelque part je regarderai passer sur le fleuve

anonymes péniches et anonymes sportifs

levant les yeux d’en bas vous ne me verrez pas

je ne serez pas vraiment présent

 

ce matin j’irai ailleurs où un sourire me comble de joie

lorsque ce jour finira nous irons vivre une nouvelle existence

 

j’entends l’impossible silence de cette rue

je vois l’inattendue et invisible peinture au mur

je frôle les corps fuyants bousculés par paquets

et j’imagine ces futurs tant espérés

la vie les amours inexprimés

ces voix mises à nues

ces âmes abandonnées reflétant la peur du monde

au point de se dissimuler d’un masque transparent

laissent une peau si fine

que s’y reflète mon visage.

le chemin s’est vu encombré de mauvaises pierres

de méchantes racines

bientôt mon pas ne sera qu’une hésitation

comment survivre à cela

dehors qu’y a-t-il air soleil patience

un court chemin de terre s’élance au bord de l’eau

dans ce silence une barque

j’irai bientôt entendre la musique des rames.

 

appuyé du dos contre un arbre

au tronc plus dépouillé qu’il ne faut

sans y prendre garde je suis des yeux

ces gens résolus aller jusqu’à la bouche de métro

ils y disparaissent chacun leur tour

 

cet homme

l’air absent un pas un autre

à qui cette fois va-t-il mendier une pièce

cet homme invisible

mal fagoté aux dents déchaussées à peine debout

il me poursuit quatre rues à la suite

je dois lui passer une pièce

 

quitter la brume, brume poussière et débris

par un tunnel jusqu’aux arbres rabougris

mais plein de soleil

 

l’eau plate avance à petits coups

jusqu’à heurter en silence la maison qui n’est plus

habitée sinon d’herbes sauvages

 

dormir pourquoi n’est-ce pas possible

si seulement la pluie s’arrêtait et le froid et la faim et la peur

 

suivre la berge me dit-on

jusque là-bas la porte bleue

mais la boue sur la berge me retient

elles viendront avant dix-neuf heures

dehors le froid intense fait de l’attente un cauchemar

malgré ta présence mon ami

 

ils se connaissent

se saluent au café

petit matin froid intense

puis se séparent

leurs pensées déjà bien loin

 

je regarde par la fenêtre

depuis là où assis sur la chaise je lisais

je vois le temps avançait au rythme des petits chiens tenus en laisse

 

un gamin hurle

un autre plus âgé peut-être sorti de l’asile

étend son bras rigolard arrête le passant pour un rien

il ne sent pas la pluie sur son visage

est-ce la pluie que j’entends

de la clarté de la lune demeure le souffle du vent

autrefois il me portait jusque la maison

ce reflet après la pluie sur les branches embrumées

est-ce ton souvenir homme rouge dissimulé au hasard des rues

le nez à la fenêtre j’admire le vent

et les grosses feuilles qu’il bouscule

il n’a que trois cordes et un archet

le musicien vietnamien âgé les yeux fermés

la rue se change en rivière

 

la journée entière en face du musicien

le bricoleur plie son fil de fer en une série de figurines

quelques pièces trainent au sol

 

J’ai rêvé la nuit dernière

de forêts et de collines d’ours et de renards

de sentiers tout juste tracés

de formidables vagues sur les côtes rocheuses

j’ai dans ce rêve entendu

les multiples chants de multiples oiseaux

et l’appel du chasseur invisible

à l’âme de son gibier

invisible

je l’ai entendu

 

au bord de l’étang tables avec joueurs de cartes

d’étranges larmes trouvent un surprenant chemin jusque mes yeux

dans Central Park bouquets sauvages de fleurs jaunes et mauves

réunies

ces couleurs à leur tour provoquent des pleurs surprenants

de ces peintres je me sens proche eux aussi sont invisibles

deux barques à peine glissent sur l’eau froide

la rivière aux rives sèches n’accepte pas leurs présences

les pêcheurs le savent

sous le tablier du pont monstrueux ils choisissent de disparaître

 

 

pas une seule fois leurs visages n’ont été visibles

ni leurs voix n’ont été audibles aux travers du train

tambours et piétinements je les devine au lieu de les entendre

rien ils sont des disparus à jamais absents de ces routes

du Nord-Est bouché aux arbres rabougris à la terre grise

odeurs du lac de pneus usagés rouilles et abandons

alentours passent sous les branches des eaux limpides

sur lesquelles naviguent ombres de canoés ou reflets de trahisons

entre souches et tas de cailloux l’allure du train

Southbend-Chicago

elle convient au voyage de retour dormir puis contempler

un paysage de bois et de fermes l’allure du train sera

comme une marche en Montagne Froide pourquoi pas

 

j’ai entendu la voix des cimetières

des cimetières sous-marins peut-être

lorsqu’elle flottent au grès des vents des Grands Lacs

elles étaient assourdissantes

annonçant formes de vies nouvelles tel un impératif

au cours du périple

sache bien me dit-elle

j’aimais ce qui était

j’aimais le ciel la terre les vents

j’aimais la prairie les montagnes le froid et le chaud

je désirai m’étendre attendre leurs venues espérer leurs baisers

je souhaitai avant tout mourir là

et voilà ce que je laisse en héritage inacceptable

alors que de honte je me dissimule

mais tu devais savoir avant d’aimer à ton tour

il se trouve au bord du trottoir un musicien sans nom

il chante à l’adresse du passant il chante

va par-delà

rues et traverses

prends l’envol du matin

c’est ce que me dit la voix venue des temps de notre absence

va suit le souffle du seul esprit

va par-delà l’abondance suivre l’absence

va

mon cœur futur est infini me dit-on

traverse tes hésitations

et la ville par sa rue avalera ton être serein

alors passeront sous mon nez mendiants et abandonnés

souffles insupportables ou souhaits de mort

espoirs d’ailleurs et d’ivresse

ou traversées de drogues et d’échappées

va dans la lumière éteinte

car rien autant que ton désir ne peut ouvrir le corps

prends le chant du matin pour tien

rien

autour de toi ne peut te tenir rivé à ce pauvre monde

l’abandon de l’autre façade garde le pourtour du chemin en ombre

et te laisse en un cœur simple saisi par « l’ALLEZ ! »

une injonction

leur vie est encore avec nous

 

c’est en flottant en eaux et nuages

que tu iras détaché des liens du sang et de la chaire

être en vivant avec l’espace devant toi

en cet instant ciel et terre confondus

la voix se tait au bout de quelque pas

des corps se heurtent

sans ralentir leur course qui m’est étrangère

car j’aime ce que j’entends j’aime ce que je vois

les visages de pierre et de bois se dressent

ils m’adressent un salut

ils m’adressent une prière

ils me disent l’oublie

je vais aligner mille pas de plus

sous une pluie sale tombant des grottes du ciel

sueurs et larmes ou échos dans le ciel

je vais écouter chaque goutte heurter la chair de mon visage

rebondit sur le pavé je vais la suivre lorsqu’elle se ruera

depuis mon pieds jusqu’au caniveau

de là vers la rue de celle-ci à cette autre là

et cette autre encore nommée d’un nom belliqueux

la rivière va la digérer plus rien ne sera comme avant

disent les visages burinés

 

 

si la pluie tombant sur ces pierres carrées

alignées comme soldats avant l’assaut

ne réveille pas les morts ne relève pas l’herbe écrasée

sous pas de fantassins et roues cerclées d’acier

si cette pluie ne pénètre pas le cœur de la ville

ils seront définitivement rochers et souches grises

et seuls leurs enfants parmi la multitude entendront

leurs chants posés aux murmures du soir quand

la certitude de la nuit vient réjouir les évadés.

 

San Francisco New York Chicago Southbend

Octobre 2016