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Tristan Derycke « Fins du monde »

DERNIERS MOTS POUR UNE PLANÈTE DÉFUNTE.

Après moi, dans le domaine du vivant, il ne restera plus grand-chose, quelques rares insectes sans doute, cafards, scorpions, fourmis. Leur disparition consommée, la Terre abandonnée sera livrée à l’expansion illimitée de notre astre tutélaire, bientôt engloutie dans l’incandescence dernière d’une super nova explosive.
Je suis si vieux et si seul. Telle est la rançon de l’immortalité. Né au milieu du XVI° siècle, selon le calendrier de la chrétienté, j’ai jadis, il y a plusieurs milliards d’années, appartenu à l’espèce humaine. Enfant de la peste et de l’alchimie, j’ai survécu au début de mon existence de mortel au bacille qui fit vaciller, lors d’épidémies successives, l’humanité balbutiante. Ma famille, parents, fratrie, furent décimés. Je fus épargné. Naïvement, je me promis alors de consacrer ma vie terrestre à la recherche du remède contre le mal maudit. Dans mon antre d’alchimiste, des années durant, penché sur mon athanor, j’ai broyé, malaxé, consumé, dissous, argiles, terres et minerais, allant au cœur de la matière même. Solve, coagula, nuit et jour, au-delà du temps, toujours et encore. J’ai élaboré une infinité de préparations, jusqu’à obtenir une substance opalescente dont j’ai su aussitôt qu’elle représentait le traitement ultime, ce que d’aucuns nommèrent trivialement, l’élixir de vie éternelle. Je le testai sur moi. Moment où, horloge biologique irrémédiablement figée, ma vie bascula dans l’interminable. L’explication scientifique de ce miracle qui s’avéra à l’usage constituer une effroyable malédiction, me fut donnée un peu plus tard : le génome du bacille pesteux s’était intégré au mien, la substance radioactive extraite et ingérée avait fait œuvre de catalyseur d’éternité. Mon cas est assimilable à celui d’une reine des abeilles dont la longévité est considérablement accrue par l’absorption de gelée royale.
Que devais-je faire de ma découverte ? De guerres en génocides, de massacres en atrocités, j’eus tôt fait de constater que l’Humanité ne méritait finalement pas qu’on prolongeât son existence. De fait, l’homo démens ne mit que quelques siècles à détruire ce qu’il avait patiemment construit en plusieurs millénaires, y compris lui-même.
Trois cent millions d’années après la disparition de l’Homme, la Terre fut colonisée par une espèce extra-terrestre d’homoncules quadrumanes et octopodes. Ils subsistèrent quelques dizaines de millénaires avant de s’éteindre à leur tour, victimes d’une épidémie, leur peste noire.
J’ai assisté à la formation et à la disparition d’océans, à l’émergence et à la submersion de continents. J’ai vécu d’interminables ères glaciaires, j’ai survécu à la chute de météorites gigantesques. Animaux et plantes en tous genres sont nés et ont disparu sous mes yeux.
Sous la voûte, j’ai observé la lente évolution des constellations. Dans les galaxies infinies, diverses étoiles se sont allumées, d’autres se sont éteintes. Tel est à présent le destin qui attend la nôtre, après un ultime embrasement.
Réfugié au pôle sud, l’Antarctique d’autrefois, suffoquant au milieu des rocailles surchauffées, je ne cherche plus à me soustraire à la morsure du soleil immense qui submerge toute chose. Mon sang, je le sais, ne tardera pas à bouillir dans mes artères, mon cerveau à frire dans mon crâne. Enfin, aurais-je envie de dire. Dire… Mes lèvres se desserrent. Malgré moi, pour la première fois depuis des milliards d’années, des mots se forment : « Allons, tout cela n’a guère d’importance ».

Tristan DERYCKE