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Etude de « Elle » de Diego Jorquera par Nicole Chardon-Isch

Présentation à la librairie Calédolivres mercredi 23 mai

Le récit de Diego, primé pour le concours de nouvelles fantastiques lancé en décembre 2017 par Ecrire en Océanie, pose une triple interrogation :

– Comment le fantastique se nourrit-il de la réalité ?

– Comment le récit bascule-t-il dans le surnaturel ?

– Le personnage est-il maître de son destin ?

a) De nombreux éléments ancrent le récit dans un cadre réel :

Les personnages, leur situation économique et sociale, des faits divers marquants, donc des éléments vérifiables.

– D’un côté Josette CALVI, diplômée en droit, journaliste aux Nouvelles Calédoniennes,  décédée au CHS de Nouville après un an d’internement ; la fiche de suivi de la patiente indique un état psychotique perturbé, des idées délirantes, des rêves éveillés dans lesquels elle affirme qu’une femme cherche à prendre le contrôle de son esprit ; la posologie de son traitement est inscrite sur la fiche.

Un article des Nouvelles Calédoniennes du 04-10-2013 lance un appel à témoin : « Toute personne qui pourrait donner des informations permettant d’élucider le cas de Josette Calvi sera la bienvenue. Nous rappelons à nos lecteurs que cette excellente journaliste… a été retrouvée le 7 du mois dernier, presque nue et inanimée, dans un état de complet délabrement physique et mental, par des hommes de la tribu de Bâ, près de la bâtisse abandonnée du New country Hôtel, à Houaïlou. »p.13

Un autre article du 09-09 2014 annonce le décès et les obsèques de la patiente.

– De l’autre une famille d’aventuriers enrichis grâce à la mine. « La famille Heimlich installée en NC en 1947, à Houaïlou,  avait possédé quelques terrains miniers dans la région de Poro, qu’elle avait rapidement cédés, fortune faite. M.Heimlich, dernier de la lignée, et sa femme Marie, née Mandéa en 1950, n’ayant pas eu d’enfants, s’occupaient à dépenser l’argent que la famille avait amassé. Si M.Heimlich avait des goûts et un train de vie modeste, il n’en allait pas de même de sa jeune épouse. Très souvent partie à Nouméa, à La Foa, ou en d’autres lieux dont on ne savait rien, elle semblait fréquenter alors un tas de gens pas très recommandables.  »  p.8

Cette famille vit sur une propriété où est bâti le New Country Hôtel, un peu délabré, transformé en manoir privé ; le couple vit dans des ailes séparées à cause des fredaines de la dame.

Enfin un crime est commis dans des circonstances restées mystérieuses : Maria Heimlich est retrouvée poignardée, ligotée dans sa chambre ; le couteau porte ses empreintes ; la porte est fermée de l’intérieur.

Et si l’affaire est classée sans suite, elle n’en reste pas moins dans les mémoires et n’en alimente pas moins les hypothèses les plus folles.

Voici donc le soubassement réaliste de cette fiction, qui va nourrir le fantastique.

b) Voyons maintenant comment le récit bascule dans le surnaturel

Diego a choisi la chronique à travers un document retrouvé dans les affaires de J. Calvi.

D’abord les espaces et le temps : le cadre est  inquiétant ; que faisait-elle à Houaïlou près d’une propriété privée ? Etait-elle prédestinée, elle qui voulait  « être au plus près de l’événement » ?

Josette Calvi ne doit la vie qu’aux soins traditionnels donnés par les femmes de la tribu durant deux jours ; elle est transportée à l’hôpital G.Bourret puis au CHS Albert Bouquet. C’est un critère d’aliénation mentale. On est chez les fous, « elle semble avoir vécu une expérience terrifiante, bouleversante et stressante, qui l’a plongée dans l’inconnu », elle se croit possédée. 

La chronique qu’elle tient révèle  d’abondants champ lexicaux évoquant le mystère, l’inquiétante étrangeté, la peur, le malaise. Une double rangée de bougies entourent son lit : « je ne me souviens pas les y avoir mises » écrit-elle dans son journal. Les visions s’intensifient et se précisent : « elle porte une longue robe blanche déchirée, tachée de rouge, peut-être du sang… »

Quant à Maria Heimlich, la mise en scène de sa mort oriente vers quelque chose d’occulte ; elle est vêtue d’une longue robe blanche, des bougies allumées entourent son lit, les cordes qui la nouaient revenaient vers elles comme si elle avait pu les nouer elles-mêmes ; c’est la stupéfaction et l’irrationnel le plus complet.

Basé sur l’introduction d’un ou de plusieurs éléments fantastiques, irréels ou imaginaires dans un monde en apparence réel, le récit fantastique est caractérisé par un vaste éventail de possibilités. On oublie le rationnel, la logique, le monde fantastique déjoue toutes les perceptions et reste invraisemblable. 

Le temps est bousculé, à la frontière entre plusieurs mondes : l’illusion, le vivant, la mort ; nous sommes tantôt  à Houaïlou, à Nouville au centre Bousquet, dans une forêt lugubre, mais aussi dans l’au-delà ; le monde rationnel se télescope avec celui des fous, des malades mentaux dans un entre-deux dérangeant ; qui a tort, qui a raison ? Comment démêler le vrai du faux dans cette chronique, qui ne déparerait pas une enquête policière ?

c) Le personnage est-il maître de son destin ?

Josette Calvi n’affirme rien.  Elle regarde le plafond et croit « y voir une forme qui bouge doucement à travers une sorte de brume diffuse… » ; elle sent sa volonté flancher et subit un curieux état de léthargie et de soumission de soi : « torpeur étrange ; plus forte que ma volonté ; je me  sens glisser vers le sommeil… j’ai du mal à lutter. »

 Elle  ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et s’il existe une différence entre rêver et vivre.

L’irruption du surnaturel dans le réel, s’accompagne d’une hésitation et d’un doute sur la véracité de l’expérience. Mais elle ressent, elle voit et demeure sous emprise, c’est la seule certitude. Elle voit cette femme, elle voudrait lui parler mais l’apparition est fugace et s’empare de son esprit ; comme les personnages de la tragédie grecque, Josette Calvi ne maîtrise plus son destin ; l’envoûtement est fatal et la conduit à la mort, comme une répétition fatidique bien orchestrée.

Conclusion

L’épilogue, qui pourrait fournir les éléments explicatifs aptes à expliquer les faits, loin d’élucider quoi que ce soit, va plonger encore davantage le lecteur dans l’irrationnel et ouvrir la nouvelle sur une possible suite, levant tous les doutes sur le genre littéraire et le registre fantastique.

Nous nous rappelons bien sûr du Horla De MAUPASSANT et de son expérience du double qui vient le vampiriser et suçant son énergie et orientant ses actions.

Nous pensons aussi au film Nosferatu, qui nous entraîne dans une spirale effrayante de vampirisationet de dépossession de la personnalité.

Au terme de cette étude on peut se demander :

 Cela a-t-il vraiment existé? N’ai-je pas rêvé ? L’incertitude n’est pas levée à cause d’éléments plausibles.

Dans son introduction à la littérature fantastique Tzvetan TODOROV s’interrogeait : « réalité ou rêve ? Vérité ou illusion ? »  Ainsi la protagoniste se trouve amenée au coeur du fantastique et de l’effroyable. Dans un environnement reconnaissable, celui de tous les jours, se produisent des événements, des expériences qui ne peuvent s’expliquer par les lois rationnelles qui régissent son monde familier et le nôtre. Une fois encore saluons le talent du lauréat qui a su maîtriser les critères du genre.

NCI