Dédicaces chez Calédolivres, L’Homme-lézard de Claudine Jacques Oct12

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Dédicaces chez Calédolivres, L’Homme-lézard de Claudine Jacques

Présentation de Nicole Chardon Isch

L’homme-lézard est un roman de Claudine Jacques, sans doute l’un des plus connus, qui paraît en 2002 aux éditions HB, puis en collection de poche aux éditions Noir au blanc en 2017.
L’homme lézard a connu un succès considérable qui ne s’est guère démenti depuis parce que sans doute, outre les dispositions de narratrice de son auteure, il se situe entre l’histoire romanesque, le récit réaliste, la tragédie grecque, le mythe kanak, l’enquête policière, où les héros de l’histoire sont un groupe d’adolescents et de jeunes adultes entraînés dans un drame dont ils n’ont pas perçu l’enchaînement tragique.
L’homme-lézard développe le thème de la violence et de ses conséquences, même si cette violence n’est pas voulue a priori, même si elle s’exerce au corps défendant des protagonistes. C’est pourquoi l’auteure a toute sa vie lutté contre toute forme de violence, a pourfendu les destructeurs de la nature et de l’environnement, et a montré la déréliction de la jeunesse trompée dans ses rêves et ses espoirs. Le viol, la pauvreté, l’errance, le mensonge sont décrits avec âpreté et sans jugement. Ainsi Enok ne semble pas destiné au meurtre ; drogué et alcoolisé il est frappé d’amnésie ; mais l’amour lui tombe dessus et, avec lui, de terribles souvenirs. Nassirah son amie de cœur a été violée par son père mais elle lui construit un arbre à souvenir, hommage filial. Lewis et Erwan se livrent à des trafics louches mais juteux car ils rêvent de mariage et de station en brousse. Tourments de l’âme et surveillance étroite des ancêtres vont de pair.
Ce n’est donc pas un hasard si le mythe se superpose au monde des vivants, si ce livre est dominé par le lézard, figure mythique source de Téa Kanaké mais aussi monstre dévoreur d’entrailles, qui fait chavirer le libre-arbitre et hante les âmes, comme l’atteste le calligramme initial, ou la sculpture du jeune homme qui terrifie sa sœur p.86, faisant sonner le glas de manière prémonitoire. L’image d’une énorme araignée au-dessus de la tête de Mandela, à la fin du chapitre XIV, préfigure la tragédie. Au cœur du mythe, le vieux Blanc, sorcier de la tribu, a bien démêlé les exigences des ancêtres et prévenu Lewis : le meurtre de Bellimage sera compensé par la mort de Mandela.
D’emblée, Claudine Jacques plante le décor dans une région qu’elle connaît bien pour y avoir séjourné un temps : la région nouméenne. Le repérage géographique est simple puisque l’auteure a le soin de citer les lieux où se déroule l’action : les squats nouméens en bordure de la voie expresse ou à Ducos, la ville avec ses miasmes et ses rumeurs, plate, blanche sous le soleil cru, étale et féroce, perçue comme un lieu de perdition ; la tribu est présente par ses nombreuses évocations et le maintien des coutumes. Celle de Saint-Louis noue le destin de Mandela, de Nassirah, d’Enok, de Lewis et d’Erwan.
Intérêt du roman
Beaucoup de beauté, de tendresse, d’empathie et de résilience dans ce roman qui emploie souvent des formules lapidaires, des phrases nominales, des énoncés brefs et frappants :
– L’amour vrai d’Erwan pour Nassirah p 91, d’Enok pour Nassirah, de Lewis pour Mandela p 123, l’attirance de Lusia pour Enok
– Le souci de la propreté et du confort même dans le dénuement : « pauvreté n’est pas misère ! »
– L’amitié entre le vieux Narcisse et Lewis
– Le soutien du Musée qui achète une sculpture à Enok
– Les directives constructives de Gilette à Mandela
– Les remèdes, les prémonitions et les conseils bienfaisants du vieux Blanc installé sur les lieux
– La solidarité interne au squat
Ce roman est aussi un formidable support pédagogique, utilisable dans l’enseignement pour permettre de réfléchir à la notion de responsabilité et de libre-arbitre, à la question du passage à l’acte et de ses conditions. Il permet également d’exercer son imagination en réécrivant le scénario ou en inventant des suites possibles à cette histoire ou à tel chapitre. Il dresse des portraits de personnages attachants, de couples réels ou potentiels, de destins amoureux plein de promesses qui s’arrêtent net, de personnages troubles.
C’est aussi une œuvre de dénonciation de la misère, un réquisitoire contre le viol, l’expression d’un engagement féministe pour la promotion et la formation des jeunes filles, un plaidoyer pour l’ambition et la réussite des jeunes talents, tel Enok le sculpteur. Même si le Mal et la mort rôdent, l’espoir est là, éclairant de sa lumière le côté sombre du roman. La résilience d’Enok, le revirement de situation dans la destinée de Lewis, personnage ambigu, auréolent le récit. Justice est accomplie.

Quelques questions :
NI : Quelle est la genèse du roman ?

CJ : ADCK + Sculpture de Dick Bone, les squats que je connais pour y avoir des connaissances, les événements de St Louis à la télé et aussi parce que lorsque j’étais cheftaine de scouts j’allais camper à St Louis. Il suffit parfois d’une étincelle pour que tout se mette en forme, un détail + un autre détail + une lumière + une rencontre… et c’est une superposition de réalités qui fait que l’on écrit cette histoire et pas une autre.

NI :Le récit de la survie dans les squats s’entremêle avec celui des événements de Saint-Louis ; le roman, dynamique, suit les personnages dans leurs déplacements, leurs espoirs et leurs échecs : quelle est l’intention ?

CJ : D’exprimer une certaine réalité. Cela existe et même si tout roman est un mensonge, tout cela est possible. Il n’est qu’à regarder les faits divers, il y a eu l’Ave Maria en 2001 récemment les bloquages de St–Louis. L’histoire se répète. Ecrire, c’est aussi témoigner. Le roman explique le réel.

NI : L’admiration de Mandela pour Enok n’a-t-elle pas quelque chose de tragique et de désespéré ?
CJ : Je crois qu’il s’agit de l’admiration que peut avoir une jeune fille pour son grand frère. Il part en ville, il est beau, il est fort… c’est du moins ce qu’elle croit, lorsqu’elle découvrira qu’il boit, fume et se laisse aller, elle comprendra qu’elle est plus forte que lui. Elle prendra les choses en mains.

NI : L’intervention de Lusia semble contribuer à l’intensité dramatique et accélérer la tragédie ; ne représente-t-elle la part de hasard et d’imprévu malin propre à toute vie, tout en contribuant, paradoxalement, à la résilience d’Enok ?

CJ : Lusia me semble être la personne la + normale dans cette tragédie. Elle a des ambitions toutes simples. Elle veut aimer et être aimée. Elle est forte, elle est présente, elle veut Enok, c’est son but.

Un des personnages bénéficie de plusieurs noms : Tash, Lewis, Siwel.
Ce sont autant de faces de sa personnalité complexe et fourbe ?

C’est le personnage le + complexe d’où les trois noms. Il n’a pas eu de chance, il voudrait être meilleur qu’il n’est, il sait qu’il peut être cruel, mais pas seulement, il y a un incroyable besoin d’amour en lui. Lewis, c’est un peu quand il est normal, Siwel, c’est son nom de code, de travail, et Tash c’est le mauvais en lui (lire page 199), la tache de vin qu’il a sur la joue.

Vous avez su brouiller les pistes et orienter le lecteur vers la culpabilité d’Enok dans le meurtre de Bellimage. Puis il perd sa sœur protectrice, et reste physiquement handicapé ; pourquoi avoir accablé ce héros, pour qui vous montrez de l’empathie ?

Je crois que j’aime tous mes personnages, même les pires. Enok est certes handicapé, il paye cher ses erreurs qui sont surtout l’alcoolisation et l’addiction mais il fallait une rédemption, une femme qui l’attend, un enfant, un avenir..

NI : Roman social certes, roman psychologique oui. Mais à travers les destins malmenés et court-circuités, le symbolisme de la ville, l’idéalisation de la tribu, n’est-ce pas un roman politique ?

CJ : Si politique veut dire une certaine vision du monde alors oui, je crois que ce récit montre un réel qui nous concerne. Quant à l’idéalisation de la tribu, elle n’est que dans la tête des personnages, c’est autant le refuge suprême que le lieu qu’il faut quitter pour aller à l’aventure de soi. La ville est un aimant.

Octobre 2017